Le président péruvien Alberto Fujimori restera comme le chef de l’État qui a su prendre à des moments difficiles des décisions historiques au prix parfois de sérieuses entorses aux principes démocratiques. Quand ses détracteurs lui reprochaient son style de gouvernement autoritaire et de concentrer tout le pouvoir, il avait coutume de répondre que «lui au moins n’avait pas eu la main qui tremblait lorsqu’il s’était agi de prendre les mesures qui s’imposaient pour sauver le pays de l’abîme». De fait, il a mené une lutte sans merci contre un terrorisme parmi les plus sanglants du monde et pour redresser une situation économique catastrophique – avec une inflation de 8 000 % – dont il avait hérité lors de sa première élection à la magistrature suprême, en 1990. Sa décision de mettre un terme à son 3e mandat consécutif de cinq ans, seulement trois mois après avoir été réélu, s’inscrit dans la même logique. Après la diffusion d’une vidéo montrant le chef des services de renseignements soudoyant un congressiste de l’opposition pour qu’il se rallie à la majorité présidentielle, le Pérou donnait l’impression de s’enfoncer dans une crise sans issue. L’opposition avait immédiatement réclamé de nouvelles élections, estimant que le chef de l’État ne disposait d’une majorité obtenue que sous «la pression du chantage et de la corruption». Celle-ci considérait que la cassette en constituait la preuve irréfutable. Au terme des législatives, le président n’avait qu’une majorité relative, avec 53 élus sur un total de 120 congressistes, et semblait condamné à une cohabitation difficile face à une Chambre dont la majorité considérait que sa réélection était «frauduleuse». Dans les semaines qui ont précédé la cérémonie d’investiture, le 28 juillet dernier, les défections dans l’opposition, notamment dans les rangs de la formation d’Alejandro Toledo, le rival du président Fujimori au second tour, s’étaient multipliées, au point que le président jouissait désormais du soutien d’un groupe de près de 70 élus. Né le 28 juillet 1938, jour de la Fête nationale, de parents japonais au niveau de vie modeste arrivés depuis peu au Pérou, Alberto Fujimori se voulait, lui, le «chino», terme familier qui désigne tous les immigrés asiatiques, aussi péruvien que les «cholos» (les Indiens et les métis). Pendant sa dernière campagne électorale, menée tambour battant, il n’hésitait pas dans ses meetings, tous organisés dans les quartiers populaires, à flatter la fibre nationale de son auditoire. Réputé austère, travailleur, obstiné, ceux qui l’ont approché affirment qu’il sait être gouailleur et taquin. Ils disent qu’il est «le plus latin des Japonais». Dans ses fonctions protocolaires, vêtu d’un strict costume bleu nuit, coupe de cheveux très années 1950 avec cran gominé et raie sur le côté, il donne l’impression de sortir d’un film nippon d’il y a une trentaine d’années. Mais dès qu’il quittait le palais présidentiel pour aller visiter un village lointain, il enfilait un poncho traditionnel et se coiffait d’un bonnet indien. Ce qui chez tout autre homme politique aurait semblé être un déguisement un peu démagogique paraissait chez lui presque naturel, comme s’il était un descendant des Incas.
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