Vingt-six expositions individuelles, plus de cent collectives, huit catalogues dont une monographie, des articles rédigés par les critiques et les commissaires d’expositions du monde entier : voilà, depuis 1989, le parcours de Mona Hatoum, artiste inclassable née de parents palestiniens à Beyrouth en 1952. Elle a accepté l’invitation des organisateurs des Rencontres d’Ayloul et propose une installation, «Deep Throat» (maison Samaha, du 1er au 5 septembre), ainsi qu’une conférence au Issam Fares Hall, à l’AUB (4 septembre, 19 heures). Objets, installations, photos ou vidéos, l’ensemble laisse perplexe, terrifié dans le pire des cas, impressionné dans le meilleur. Ce sentiment de flottement et d’indécision, ce n’est sûrement pas l’artiste qui s’en plaindra. Bien au contraire. En feuilletant avec elle le catalogue retraçant l’ensemble de son parcours atypique, elle s’arrête sur les clichés d’une installation, «Sans titre», réalisée en 1992 dans la galerie Mario Flecha, à Londres : «L’espace à aménager était sur deux niveaux, raconte-t-elle. J’ai disposé de fins fils d’acier qui, de guides rassurants à travers la pièce blanche, se transformaient en objets tranchants qui, au moment où les visiteurs descendaient les marches, les atteignaient juste au niveau du cou». Outre cette évocation, qui la fait sourire, elle confie qu’il s’agit là de l’une de ses créations préférées : «Sans titre» allie l’élégance, la séduction et le danger. C’est un des mélanges que je préfère. Violenter l’œil 1979-1981 : Mona Hatoum, en exil forcé en Angletere, passe deux années à la célèbre Slade School of Art. Elle se sent différente, isolée, et entend le rester : «Je ne voulais pas m’intéresser aux autres élèves ni être influencée par eux», raconte-t-elle. La vogue artistique dans le pays est aux performances, encouragées par les institutions publiques. Les «Artists at Work» envahissent les places, les trottoirs, les rues. Mona Hatoum fera partie de cette mouvance : «Le message que je voulais faire passer était clairement politique. Et comme le public avait la conscience très anesthésiée dans ce domaine, le seul moyen de le réveiller, c’était de dire les choses très directement». L’expression «très directement» est un euphémisme dans son application : entre 1981 et 1989, Mona Hatoum va violenter l’œil, l’oreille, la morale et surtout l’identité de ses spectateurs. En 1981, lors d’une performance intitulée Don’t Smile, You’re on Camera, elle filme pendant 40 minutes son assistance tout en projetant les images du direct sur un moniteur. Images sur lesquelles elle pose d’autres images de parties de corps, faisant vaciller l’identité de son acteur passif. En 1982, elle se met en scène dans Under Siege. Coïncidence cynique : une semaine avant l’invasion de Beyrouth par l’armée israélienne, pour rappeler à la bonne conscience occidentale que «la guerre existe ailleurs», elle s’enferme dans une boîte translucide faisant penser à une douche. Pendant sept heures, elle essaiera de se relever de la boue qui la submerge, en vain. En 1983 : dans The Negociating Table, elle apparaît trois heures durant ficelée et garrottée, la tête prisonnière dans une cagoule, le corps emprisonné dans du plastique. Le son de l’électricité L’artiste emploie la manière forte pour secouer les consciences. D’autres suivront, jusqu’à ce que le sujet (la performance) et l’objet (le corps même de l’artiste) évoluent. À la fin des années 80, la performance fait place à l’installation : «J’avais envie de préparer mes créations plus longuement en studio, explique-t-elle, ce que ne me permettaient pas autant les mises en scène». le changement réside dans le lieu où placer le message : «Après le corps, c’est le matériau lui-même qui le contient», ajoute-t-elle. Le changement s’amorce en 1989, avec l’installation «The Light at the End» : «C’est l’angle et l’éclairage de la galerie The Showroom, à Londres, qui m’ont donné cette idée, explique-t-elle. Je voulais montrer une touche d’optimisme : l’expression “voir le bout du tunnel” m’est venue spontanément à l’esprit, même si les barreaux chauffés à une très haute température représentaient un danger et un enfermement évidents». La prison, l’enfermement : des thèmes proches de la vie d’une exilée, suivant de près la guerre du Liban et l’Intifada. Mais aussi la lumière, l’électricité, le magnétisme : «J’aime ces forces invisibles qui traversent les objets, confie-t-elle. Faire entendre l’électricité est pour moi quelque chose d’important, bien que difficile à enregistrer. C’est presque de la magie». Si «Short Space», une installation de 1992, est constituée de ressorts de lit suspendus à la verticale, «Light Sentence», créée la même année, représente bien un état d’esprit qui devient la première «carte de visite» de Mona Hatoum : des cages métalliques derrière lesquelles se profile un éclairage particulier, soutenu par le son sourd de l’électricité. Renverser l’identité La magie, elle y croit et veut y faire croire : «Parfois, j’ai l’intime conviction qu’un objet pourrait produire autre chose que ce pour quoi il a été fait. Je suis agacée quand on veut me faire croire que c’est impossible. Mais c’est faux», affirme-t-elle. «Homebound», une installation créée spécialement à l’occasion de la rétrospective que lui a consacrée, il y a quelques mois, la Tate Gallery, reflète bien cette conviction : des meubles et des ustensiles de cuisine sont traversés par du courant électrique. En témoignent les lampes qui s’allument et crépitent. Mona Hatoum aime parfois ressembler à Géo Trouvetou. «Il faut avoir le regard innocent de l’enfant, qui remet en question toute la réalité, poursuit-elle. Rien n’est comme on le voit». en créant une chaise roulante dont les poignées sont des couteaux acérés, En reproduisant à une échelle gigantesque des éminceurs, des Mouli-Julienne, en confectionnant une carte du monde sur des savons de Naplouse ou en inventant le lit mou, couché comme un animal, l’artiste renverse les identités, bouleverse l’environnement domestique, censé être un lieu de certitude, et instaure une constante problématique dans le quotidien. «Le lit, un des meubles que je préfère, est une projection du corps, une référence à l’être humain sans le montrer. Le mobilier en général sert de support à ce corps : mais que se passe-t-il quand il n’est plus capable de le faire ou se révèle menaçant et dangereux ?». Mona Hatoum promène dans les plus grands espaces artistiques du monde ses questions en forme de jeux de mots cruels, lucides et déroutants. Elle pose ses bagages pour 5 jours à «Ayloul».
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