A priori, les élections du Sud ressemblent plus à un plébiscite qu’à une véritable consultation électorale. On parle de rouleau compresseur et de victoire acquise d’avance de la liste «forte», présidée par le chef du Parlement Nabih Berry. Une situation exceptionnelle, dit-on, imposée par les impératifs sécuritaires dans la région, mais qui semble parfaitement convenir aux colistiers de la liste de la Résistance et du développement. Une exception qui, il convient de le rappeler, dure depuis les élections de 1992. À Saïda, le «rapprochement» intervenu récemment entre Bahia Hariri et Moustapha Saad constitue un pas de plus vers le raffermissement de cette gigantesque coalition (23 sièges) qui, au fond, ne tient sur aucune base sociopolitique. L’équation se résume ainsi : les ennemis d’hier ont été regroupés de force afin d’éviter toute confrontation, du moins est-ce la raison avancée. À Saïda, rien, absolument rien, ne rapprochait les adversaires d’hier. L’antagonisme entre les familles Hariri et Saad, représentées par deux candidats principaux, Bahia Hariri et Moustapha Saad, ne date pas d’hier. Les élections de 1992 et 1996 ont été marquées par une bataille virulente entre ces deux pôles principaux, les Saad incarnant la gauche classique et les Hariri, la nouvelle droite, Bahia s’étant alliée en 1996 à un ancien rival du clan haririen, Abderrahman Bizri, bénéficiant tous les deux du soutien de Nabih Berry. Bref, si le rapprochement, de nature tactique, entre les Bizri et les Hariri avait créé la grande surprise en 1996, tout comme l’appel à la coalition entre Amal et le Hezbollah, l’alliance des Saad et des Hariri n’a pas eu un moindre effet, allant à l’encontre de toute logique électorale et contredisant les orientations des électeurs dont une grande partie est traditionnellement acquise aux Saad et une autre aux Hariri, qui ont fini par se substituer dans les années 90 aux Bizri. «C’est le résultat d’un investissement de près de 150 millions de dollars, celui que consacre Rafic Hariri à l’infrastructure de cette ville», explique un vieux routier de la politique, en analysant la montée du clan Hariri face aux Bizri, famille d’anciens notables sidoniens. Bien que son poids électoral ne soit pas à dédaigner à Saïda, Abderrahman Bizri a finalement décidé de se retirer de la bataille, craignant de perdre au niveau du mohafazat, mais surtout face à une alliance gigantesque qui ne lui laisse pas beaucoup de choix. Reste le candidat de la Jamaa islamiya, Ali Cheikh Ammar, qui s’alliait d’habitude à Moustapha Saad et bénéficiait, le plus souvent, des voix du Hezbollah. Cette année, c’est toute la pyramide des alliances traditionnelles qui s’écroule. Amal, le Hezbollah, Mme Hariri et M. Saad se retrouvent sur une même liste, dans une coalition hétérogène qui ne vise qu’à accumuler le maximum de voix, face au candidat de la Jamaa qui, en plus de son alliance implicite avec Kamel el-Assaad et Habib Sadek, devra compter sur le seul jeu du panachage qui aura lieu au sein de la liste principale. La question qui se pose aujourd’hui face à ces alliances est de savoir dans quelle mesure les électeurs, que l’on connaît si peu disciplinés, suivront les discours des chefs de file. Dans les rues de Saïda, le poids des familles est décisif. Même s’il n’y a pas d’enjeu dans cette ville où les deux sièges sunnites sont pratiquement acquis aux deux candidats de la liste Berry, toute la bataille va se situer autour des chiffres. En d’autres termes, il s’agit de savoir lequel des deux candidats pourra marquer le plus grand nombre de voix, explique un Sidonien. «C’est un défi qui est lancé entre les deux familles. À mon avis, les partisans des deux candidats vont biffer des noms de la liste rien que pour relever les scores de l’un ou de l’autre», note cet observateur. Quoi qu’il en soit, à Saïda, c’est l’expectative qui règne. «Les candidats sont inquiets, nous explique un autre habitant de la ville. Ils sont conscients que le panachage les guette aux portes des bureaux électoraux, et craignent que tout ce cinéma d’alliances forcées ne se retourne contre eux». Bref, La question n’est plus de savoir qui sera élu, mais comment et dans quelle proportion.
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