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Actualités - Opinion

Sépia Saint-Simon et les autres ...

Vous ne devinerez jamais combien nous nous brulâmes les pieds, que nos parents laissaient nus au nom du «tout nature», sur ces sables de Jnah transformés en rangées de bungalows, et baptisés «Côte d’Azur», «Saint-Simon» et «Saint-Michel». Ni, pour en finir avec nos phobies d’enfants, combien d’œufs durs ou «hard boiled eggs», selon la nationalité de nos gouvernantes, nous fûmes obligés d’ingurgiter jusqu’aux limites de l’étouffement. Pourtant il ne s’agissait nullement de pique-niques : il suffisait de voir les couples descendre de leurs voitures, garées en haut, sur l’asphalte, et s’y reprendre à deux fois pour porter jusqu’à ce qu’on finit par appeler des chalets, plateaux de kebbé et de fatayer, tomates, concombres, persil, siakhh de kafta cru, mjaddara, et autres victuailles en prévision de toutes les heures de la journée. Les gens de Saint-Simon prétendaient que ceux de «Côte d’Azur» se débattaient dans de dangereux courants et laissaient entendre que ceux de «Saint-Michel» étaient d’un milieu «yaané». À l’inverse, les locataires des deux autres plages trouvaient «Saint-Simon» d’un snobisme sans nom («Ce n’est pas, disaient-ils, parce que la famille de Béchara el-Khoury y possède une villa de deux étages et qu’Armand du Chayla s’y promène qu’ils ne se noieront pas un jour dans leurs vagues adorées»). Mais on se faisait quand même des visites entre mitoyens, en allegro ma non troppo, pressé de retrouver les charmes de l’endogamie. Ribambelle d’enfants, de domestiques, d’invités du dehors et d’à côté, problèmes insolubles (où caser la pastèque, comment effacer tout le temps les marques de sable mouillé sur le sol des pièces intérieures – «je vous ai bien dit de frotter vos pieds sur le paillasson !» – comment téléphoner à maman du café – c’est loin – maintenant que le kafta cuit, Christian, va téléphoner à téta, dis-lui que je la rappellerai et achète une glace, si tu veux, dis à Ziad ‘ala al hsséb), problèmes solubles (on a oublié son huile à bronzer, Zéna, va chez Cecilia demander de l’«Ambre solaire», oui, je sais qu’elle est américaine, mais elle comprendra, et puis ne discute pas, Jean, chéri, bouge un peu, c’est dimanche, tu n’es pas allé au bureau, va inviter les Chouéri, dis-leur qu’on a un fattouche et qui miss Cartridge emmènera leur fils nager avec Christian, et insiste, qu’on ait pas l’air asociable (sic). Et du gâteau au chocolat !). Ainsi se passaient les étés au bord d’une mer où l’on se laissait rouler par les vagues, sans vraiment faire de natation, où l’on parcourait le sable en quinconce pour saluer les uns et les autres et rapporter des nouvelles au chalet : les Obeid jouent à la tawlé, il y a chez eux les Dabbous ; les Rizk ont acheté un frigidaire, on fait un pinacle chez eux à quatre heures ; Yolande et sa sœur ont aimé mon maillot... Ainsi passait le temps de l’été. Nayla, à dix-huit ans, dit un jour à son père, grand propriétaire foncier, sur la terrasse de leur chalet luxueusement meublé, «Papa, tu sais ce que c’est, l’éternité ?» «Quoi ?» «C’est la mer allée avec le soleil». Et le père, en fureur : «Toi, va apprendre à repriser des chaussettes !». Pourquoi je raconte cela ? Parce que c’était ainsi sur ces plages, Rimbaud en famille, le machisme paternel et l’éternité dans une chaussette. Tout se passait calmement et, pour se protéger encore mieux, cette petite société avait contracté une amnésie collective autant que sélective : l’immensité de sable qui s’étendait au sud de Saint-Michel avait perdu existence, notamment la grande plage publique gratuite à même l’asphalte noire de monde les jours fériés. C’est pourquoi l’arrivée avec tambour trompettes et coqs d’un Libano-Mexicain au faux (?) air de bandit qui planta des palmiers de paille, des chalets/garçonnières et une piste de danse avec restaurant sur quelques arpents du même sable, et au bord de la même mer que les riverains de la première heure, plongea la population susmentionnée dans un état de sidération sans pareil. Personne n’y alla voir, se contentant de lire dans le journal des publicités annonçant : «Ce soir combat de coqs à l’Acapulco». «Acapulco». Même pas «San José» ou «San Pedro» par courtoisie pour le voisinage, Acapulco tout cru, seule désignation égale à la mégalomanie latino-américaine de Pepe Abed, fondateur et seigneur du lieu. Clientèle plus jeune et plus célibataire, baffles déversant des valses de Cuco Sanchez et de la musique andine, tentatives de surf, enfin tout pour déplaire à la bonne société des trois glorieuses, bousculée dans ses habitudes, le cœur soulevé par la barbarie installée à sa porte. Alors on ignora avec superbe le nouveau venu, ses pompes et ses œuvres, et, bien obligé de jouxter, on refusa orgueilleusement de fréquenter. C’était une dolce vita sage et inoffensive que ne remplacent pas toutes les «beaches» de béton étalées aujourd’hui le long de la côte Nord où les baigneurs, anonymes, bronzent piscine et ne se parlent pas ou guère. C’étaient des plages pour Beyrouthins, des villégiatures d’un jour, au temps où la capitale était encore à dimension humaine, humaine tout simplement. Mais je ne vais pas larmoyer, je n’ai qu’à penser aux œufs durs, aux plantes des pieds brûlées et, ce que je vous ai caché, aux affreuses cactées qui poussaient au ras du sable. De la préhistoire...
Vous ne devinerez jamais combien nous nous brulâmes les pieds, que nos parents laissaient nus au nom du «tout nature», sur ces sables de Jnah transformés en rangées de bungalows, et baptisés «Côte d’Azur», «Saint-Simon» et «Saint-Michel». Ni, pour en finir avec nos phobies d’enfants, combien d’œufs durs ou «hard boiled eggs», selon la nationalité de nos gouvernantes, nous fûmes obligés d’ingurgiter jusqu’aux limites de l’étouffement. Pourtant il ne s’agissait nullement de pique-niques : il suffisait de voir les couples descendre de leurs voitures, garées en haut, sur l’asphalte, et s’y reprendre à deux fois pour porter jusqu’à ce qu’on finit par appeler des chalets, plateaux de kebbé et de fatayer, tomates, concombres, persil, siakhh de kafta cru, mjaddara, et autres victuailles en...