Une fulgurante ascension en dix jours, un savant dosage de nouveaux venus au Bureau politique et de quelques caciques de «l’ancien régime» pour asseoir son pouvoir naissant sans se mettre à dos la vieille garde : Bachar el-Assad a désormais les coudées franches pour accéder à la magistrature suprême et devenir ainsi officiellement le nouveau maître de la Syrie. Mais en réalité cette longue marche qu’il vient à peine d’entamer est semée d’une multitude d’embûches, sinon de chausse-trappes, autant d’épreuves qui risquent, si elles ne sont pas surmontées, de transformer le nouvel astre qui brille au firmament de la politique syrienne en étoile filante au règne chaotique, bref et incertain. Sur le plan intérieur d’abord, le candidat-président qui prône le renouveau, l’ouverture et la vulgarisation des nouvelles technologies va rapidement se heurter – constatation de son propre entourage – aux lourdeurs d’une administration sclérosée et pourrie que son père défunt, en lançant une campagne anticorruption juste avant la fin de son long mandat, n’avait pas eu le temps d’assainir. Autre terrain miné, celui de l’économie, où la nouvelle équipe de Bachar devra avancer avec une extrême prudence. À l’heure de la mondialisation et malgré les timides mesures déjà annoncées par le gouvernement Miro sur la libéralisation des changes et la possibilité de permettre aux banques étrangères d’opérer à partir de «zones franches» situées sur les rives du Barada, la Syrie est toujours gérée financièrement par un système dirigiste encore éloigné d’une économie de marché compétitive. À ces problèmes de gestion vient se greffer celui d’une opposition, notamment intégriste, la plus dangereuse pour le régime et qui n’a pas voix au chapitre. Sévèrement réprimés après les troubles de Hama, les dirigeants activistes des Frères musulmans, embastillés à la suite d’une série d’attentats qui ont secoué le pays – de l’aveu même de Ryad Naasan Agha, ancien directeur du Cabinet présidentiel de Hafez el-Assad –, demeurent une menace latente à l’affût des faiblesses d’un pouvoir que les velléités contestataires de l’oncle Rifaat, un «monsieur frère» particulièrement encombrant, ne semble toutefois pas inquiéter. Reste la grande inconnue du processus de paix. Dans les derniers mois qui ont précédé son décès, Hafez el-Assad, sur la foi de confidences attribuées aux quelques rares initiés du premier cercle présidentiel, était, semble-t-il, de plus en plus convaincu que le chef du gouvernement israélien Ehud Barak, à défaut d’un accord de paix que les ultras de sa coalition s’employaient à saboter, s’activait désormais à pérenniser le statu quo, tablant sur un «pourrissement» des négociations. Une situation somme toute pour lui idéale, car, tout en lui assurant une longue période de sécurité à ses frontières, elle le dispensait, pour le moment, d’un retrait total du Golan, condition syrienne à laquelle ni son opposition ni son opinion publique n’étaient encore prêtes à souscrire. Voyant venir le danger, Assad père, après le couac du sommet de Genève, avait réussi, ultime tour de force d’un stratège miné par la maladie, à mobiliser en sa faveur les capitales arabes amies et ennemies. Il pensait ainsi éventer la manœuvre israélienne et remettre les pourparlers sur une voie active. La mort cependant a été plus rapide. Bachar, son fils, bien qu’applaudi en apparence par les «frères» de la région, est loin de bénéficier de l’appui largement accordé par les grandes puissances à Abdallah de Jordanie, successeur d’Hussein, intronisé de son vivant «enfant chéri» des Occidentaux. Il devra donc, dans des circonstances largement défavorables, rattraper le handicap, avec, dans son jeu, une carte libanaise autrefois maîtresse, mais que le retrait israélien du Sud, même incomplet, rend de moins en moins efficace. Dans le concert de louanges qui chantent les qualités du nouvel homme fort de la Syrie-sœur, Libanais, Syriens et Arabes qui manifestent de la bonne volonté, à défaut d’être de bonne foi, devraient donc s’astreindre à une certaine dose de réalisme, serrer les rangs et les dents aussi. Les lendemains ne sont pas aussi chantants qu’on se plait à les dépeindre.
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