La quintessence du talent, c’était un seigneur, et puis il a tout joué. Une beauté à couper le souffle, en même temps tellement proche, tellement accessible, les femmes, toutes les femmes, elles en étaient raide dingues, les hommes qui voulaient lui taper dans le dos, boire avec lui des chianti et refaire le monde. Le roi des pirouettes il était, l’ami italien, son humour qui ravage, sa plénitude, l’intelligence de chaque instant, tant qu’il y a de l’amour et du vin, son génie m’en-foutiste, sa sublime nonchalence, mamma Roma, la Méditerrannée dans le sang, et son talent, toutes les fées du monde ont dansé la rumba, un 28 septembre, en 1924, à Fontana Liri, près, tout près de son berceau. Le prince des machos, la féminité à fleur de peau, cet homme-là les a fait hurler de bonheur, les actrices, les plus grandes, il leur a donné la main, constamment, pour qu’elles deviennent encore plus belles, encore plus elles, et Fellini, Antonioni, Ettore Scola, Alyman et De Sica, Polanski et Jacques Demy, Marco Ferreri et les Taviani et Louis Malle et les autres, il les a tous servis, le maestro Fellini avait trouvé son alter ego... Il a tourné dans plus de 140 films, Marcello Mastroianni, endossé des centaines de costumes, mais il y a ses cinq rôles, cinq personnages extraordinaires, cinq films-clés du cinéma du monde. La Grande Bouffe d’abord, 1973, et pour cause... Dans ce film, il est Marcello, pilote de ligne, ses amis Ugo (Tognazzi), Michel (Piccoli) et Philippe (Noiret), ils programment, tous les quatre, de se suicider «à la bouffe», Paris XVIe, et Marcello qui insiste pour que des putains leur tiennent compagnie, mais seule une institutrice s’attachera au quatuor et accompagnera ces bourgeois dans leur suicide collectif, et Marcello mourra le premier, dans la neige, au volant de sa Bugatti dans laquelle il avait pensé s’enfuir, et Ferreri qui concentrera son attention sur la façon dont chacun de ses personnages accepte de se laisser mourir, pas par frustration, non, mais par trop-plein de matière. Toujours 1973, L’Événement le plus important depuis que l’homme à marché sur la lune, invraisemblable titre pour un délire de comédie irrésistiblement farfelue et signée Jacques Demy. Marcello est Marco. Avec la Deneuve, il forme un couple, plongé jusqu’à la moelle dans la routine jusqu’à ce que des malaises l’obligent à consulter un médecin, il est enceint... Mastroianni y frôle, tout simplement, la perfection. 1961, La Nuit. Là c’est Antonioni, Marcello est Giovanni, plongé de plain-pied dans un inextricable drame psychologique. Entre Lidia (Jeanne Moreau égale à elle-même) et lui, plus rien ne va, et tandis qu’il dédicace son dernier roman dans un cocktail, elle erre dans la ville... Ils se retrouvent dans une soirée chic, tous deux vont y flirter à mort, au petit matin, ils s’étreignent sur la pelouse, désespérément unis. Une Journée particulière, 1977, Ettore Scola à la caméra, il est Gabriele, dans un film bouleversant jusqu’à la moelle de tension et d’émotion, l’intensité tachicardique de la découverte mutuelle de deux marginaux sous l’Italie mussolinienne. Pour la société fasciste, la femme n’est qu’un ventre, l’homosexuel un non-être à retrancher du corps social, Mastroianni finira arrêté, déporté, un de ses plus beaux rôles, un bonheur. La Dolce Vita, enfin, 1960. Le tandem Mastroianni-Fellini a fonctionné, jusqu’à la mort du maestro, à pleines turbines, le ticket choc pour cinéma(s) de rêve et La Dolce Vita en est l’exemple-type. Le personnage de Mastroianni s’appelle déjà, encore, Marcello, il est au centre d’une gigantesque toile d’araignée, elle a pour nom désir, Marcello est jeune, journaliste et sans caractère. Il y a Maddalena, Emma, Sylvia et les autres, et puis il tombera peu à peu, et lucidement, dans une débauche qui n’est que l’envers du désespoir. Palme d’or à Cannes, La Dolce Vita a consacré les deux hommes, à jamais. Et Marcello qui manque, aux tripes, mais ça s’est facile à régler, il suffit d’enclencher son magnétoscope, hop, il sera là.
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