Est-ce le vieil Orient de ses origines qui donne à Yasmina Reza ce regard distant face à la vie et à tout ce qui emballe et enchante le public international? Yasmina Reza est devenue en quelques années le dramaturge vivant dont les pièces se jouent de Londres à New York, de Johannesbourg à Moscou, sans oublier Paris qui constitue le port d’attache de cet auteur. Conversations après un enterrement, Art, L’homme du hasard ont été montées par des célèbres compagnies internationales et récompensées de prestigieux prix. Face à cet étourdissant succès, Yasmina Reza garde la tête froide. «Recevoir un prix, dira-t-elle, c’est gai, agréable mais c’est oublié le soir même. On est ovationné, fêté et puis? On se retrouve chez soi, seul dans sa chambre d’hôtel en train de manger des pistaches...» C’est justement cette distance qu’elle met entre elle-même et les choses et ce regard lucide de vieux sage qui font de cette jeune femme, mère de deux garçonnets, un des dramaturges actuels les plus accomplis. Avec des mots simples, elle dégage l’essentiel, s’affranchit de tout ce qui est faux ou conventionnel. Forte de son succès d’auteur dramatique, Yasmina Reza a publié l’automne passé un premier roman, «Une désolation», ayant pour héros principal un vieil homme, lucide et sage, qui décante, avec un sens aigu du mot juste, les choses essentielles de la vie: le vieillissement, l’inanité des passions, la fuite du temps. Profond et en même temps cocasse, cet ouvrage a été classé parmi les livres les plus forts de la récolte 99. Aujourd’hui quand on demande comment elle a pu, si jeune encore, se mettre dans la peau d’un vieil homme, emprunter son regard et réussir une vision aussi décantée et lucide de la vie et de la condition humaine, sa réponse est directe: «Les masques me sont familiers. La création de personnages aussi. D’ailleurs il m’est beaucoup plus facile de créer un personnage mâle que de mettre au point un personnage de femme». Quant à cette décantation et cette distance prise face à la vie, considérées comme l’apanage de l’âge, elles sont autrement élucidées par Yasmina Reza. «Je ne pense pas, dit-elle, que le temps vécu modifie fondamentalement la perception qu’une personne a de la vie. La connaissance n’a rien à voir avec l’expérience. Mozart a composé de magistrales partitions, sur la désespérance, splendides d’humanité, de même que Beethoven, quand tous les deux n’avaient que 18-19 ans. Si l’âge enrichit l’expérience, la perception n’est nullement un acquis exclusif de la vieillesse». Le regard d’un vieux sage logé dans le corps d’une jeune femme? On serait prêt à le croire à la lecture des textes de Yasmina Reza. Elle-même n’avoue-t-elle pas ainsi, à propos de son roman, cette étrange duplicité? «En relisant un peu plus tard mon livre écrit par bribes dans les avions, les aéroports, les chambres d’hôtel, j’étais étonnée de ce que je lisais, de ce que j’avais écrit... Affectée même. Comme s’il y avait eu deux vies. L’une extérieure et l’autre intime, sans relation entre elles, presque opposées l’une à l’autre...».
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