Les mères de soldats russes font parfois des milliers de kilomètres pour retrouver les restes de leurs fils tués en Tchétchénie, conservés loin des salves d’artillerie dans une morgue à Rostov-sur-le-Don (sud de la Russie). «Je suis venue chercher mon fils», dit une femme, le teint livide, dans le hall du Laboratoire d’identification médico-légale du ministère de la Défense, le nom officiel de ce sinistre bâtiment de briques rouges, situé presque en plein cœur de Rostov. Ce matin-là, seules trois autres mères attendent de «chercher» leur fils. Elles ne parlent pas. Elles ne pleurent pas non plus. Elles traversent un cauchemar silencieux, une douleur muette où ne reste plus que l’obsession de savoir la vérité sur la mort de leur enfant. «Il avait 20 ans, 20 ans... Il était là-bas en Tchétchénie pour se battre», murmure cette femme qui, lorsqu’on lui demande son nom, hoche la tête, le regard vide d’expression, en disant froidement qu’elle n’a «plus de nom» parce que son fils a laissé le sien en Tchétchénie. Les soldats dont on ne peut identifier le cadavre – parce qu’ils n’ont plus ni papiers ni médailles d’identification – attendent que leurs mères, sans nouvelles, se décident en tout dernier recours à fouiller les réfrigérateurs du «laboratoire». Une odeur d’éther flotte dans la cage d’escalier et même autour du bâtiment rouge qui ressemble à une usine de pierres fortifiées, avec ses fenêtres dont le grillage est parfois bouché par des planches de bois et ses sentinelles armées qui contrôlent les allées et venues des camions. En tout, quelque 260 dépouilles de soldats non identifiés se trouvent au «laboratoire». Certaines sont là depuis des années, des «restes» de la précédente guerre en Tchétchénie (1994-96). Le ministère de la Défense songe à créer dans la région de Rostov un cimetière un peu semblable à celui d’Arlington aux États-Unis pour rendre les derniers honneurs aux soldats inconnus. Au laboratoire, les mêmes lois régissent le travail des journalistes qu’en Tchétchénie : il faut une autorisation spéciale du ministère de la Défense. Pour cette raison, le responsable de cette dépendance militaire a poliment refusé d’être interrogé. Une employée admet sous couvert de l’anonymat qu’un reportage de la chaîne privée russe NTV il y a quelques semaines leur a fait du tort. Dans ce reportage filmé en partie à l’aide d’une caméra cachée, les gens interrogés avouaient candidement qu’environ «50 cadavres de soldats» arrivaient quotidiennement au laboratoire, infirmant de façon incontestable les chiffres donnés à l’époque, en janvier, de «2 ou 3» morts par jour. Pourtant, les convois des victimes de la guerre n’impressionnent guère les habitants de Rostov. Ici comme ailleurs en Russie, l’opération «antiterroriste» reçoit le soutien d’une majorité de la population. «Ça a été une erreur de permettre aux Tchétchènes de revenir de déportation», affirme Sergueï Ziabrev, directeur du cirque de Rostov. «Je n’aime pas Staline, mais il faut admettre qu’il avait réglé leur cas!», dit-il, ajoutant que selon lui, la seule solution était désormais de construire un rideau de fer autour de cette république de «bandits». Jacob, un chauffeur de taxi originaire de la république du Daghestan, affirme que «les Tchétchènes, c’est la honte du Caucase! À cause d’eux, tous les gens comme moi avec des cheveux noirs et un teint foncé sont détestés». Quant aux pertes parmi les soldats russes, il répond : «C’est le prix à payer pour vivre enfin en paix».
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