Les «espaces de paix» de Nadia Saïkali sont des paysages imaginaires atomiques et atemporels. Donc utopiques, puisque la paix n’a jamais régné nulle part sur cette terre : y régnerait-elle qu’elle y anéantirait la vie dont l’essence est le conflit sinon la guerre. Dans ces espaces de couleurs imbibées de lumière, où nulle ombre ne se glisse et que nulle menace, même virtuelle, ne vient dramatiser, rien n’a lieu que le lieu purement pictural de la toile. Les seuls événements sont les touches, tantôt larges, tantôt étroites, tantôt longues, tantôt courtes, tantôt verticales, tantôt horizontales, tantôt obliques, de la spatule qui fait presque office de truelle, construisant la surface comme on édifie un mur, par blocs juxtaposés et couches superposées. En ces temps de techniques mixtes, la technique de la peinture à l’huile au couteau ne fait pas très branché. Peut-être Nadia Saïkali, qui s’est effectivement débranchée, s’isolant pendant un an pour produire cette suite de variations chromatiques aux harmonies sourdes où les teintes froides l’emportent sur les chaudes, a-t-elle voulu marquer, à l’occasion du millénaire, un temps de pause et de réflexion, revenant, par-delà ses diverses explorations picturales (de ses fameuses rayures horizontales des années 70 qui évoquaient des kilims primitifs à ses cartographies des lignes de la main et des empreintes des doigts en passant par ses productions cinétiques), à un dialogue épuré avec le métier de peindre : un «return to basics» ou un retour aux sources académiques de la pratique picturale. Mais sans s’astreindre à une quelconque obligation de représentation : le principe de plaisir l’emporte ici sur le principe de réalité. Ce sont, bien sûr, des paysages, avec des plaines, des rivages, des collines, des montagnes, des falaises, des ciels, des champs, mais des paysages mentaux synthétiques qui sont des exercices de peinture pure, des compositions pseudo-figuratives où l’abstraction retrouve son sens premier. Il y a suffisamment de formes auggérées pour évoquer de vastes panoramas mais pas assez pour que les détails qui retiennent l’attention soient rien d’autre que des détails de travail du couteau. Sapience pratique Par cette démarche, Nadia Saïkali atteste, peut-être même plus que dans ses œuvres précédentes, que le médium de la peinture est son seul message et qu’il n’y a de paysage que de pâte et de pigments. Certes, l’ampleur et la luminosité des scènes, où les plans se succèdent sans s’opposer, sans faire contraste, parfois presque en camaïeu, où les passages sont ménagés en douceur même quand la facture est répétitive, dure et appuyée, créant des effets rythmiques systématisées, reflètent-elles sans doute la sérénité d’âme du peintre qui semble avoir atteint un état de sagesse (ou d’assagissement ?) par conciliation des antinomies et réconciliation avec le monde – qui résulte toujours d’une réconciliation avec soi. Il n’en reste pas moins que cette sagesse est, d’abord et avant tout, sapience pratique, artisanale et artistique, goût sans faille dans l’assortiment des couleurs, habiletés, tours de main, en un mot savoir-peindre. Curieusement, par cette excursion aux frontières incertaines de l’abstraction et de la figuration, Nadia Saïkali, qui faisant cavalier seul, s’aventurant dans des territoires inexplorés, rentre dans le rang en ralliant une manière de peindre familière à sa génération, celle dont les tenants sont, par exemple, Abboud et Kenaan. Ce retour aux sources communes qui ramène Saïkali à des positions désertées de longue date peut faire figure de régression, de compromis ou de louvoiement, à moins qu’il ne s’agisse simplement d’un détour par un sentier bucolique, pour le plaisir de la promenade, avant de repartir d’un meilleur pied vers de nouveaux horizons. Nadia Saïkali est une chercheuse qui a le sens de l’innovation. Le danger, après son retour au pays, est qu’elle se détourne de la recherche, qu’elle se laisse tenter par la facilité et la sécurité d’une peinture de bon ton, une peinture bon chic bon genre que l’on accroche dans les salons et que l’on assortit aux canapés. Mais je la crois suffisamment vigilante pour ne pas tomber dans ce piège typiquement libanais. (Galerie Epreuve d’Artiste).
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