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Actualités - Reportages

Correspondance En Galice, sous l'invocation de saint Jacques (photos)

Un peu panthéiste, un peu animiste, à la fois pétrie de superstitions et d’une ferveur chrétienne qu’on serait bien en peine de lui dénier, la Galice aligne avec panache ses singularités. Autrefois occupée par les Celtes, puis dénommée «finis terrae» (bout du monde) par les Romains, elle semble s’autoriser de sa situation, à la périphérie occidentale de la péninsule ibérique, pour prendre la tangente et tourner le dos à tous les conformismes. La moitié des 63 000 petites localités espagnoles, n’ayant pas rang de commune – et tirant chacune à hue et à dia – se trouve dans cette province devenue autonome en 1982. Sans doute est-ce là qu’il faut rechercher l’origine de l’invraisemblable calendrier de fêtes religieuses et profanes – quelque 2000 ! – instituées par le bon peuple galicien, sans cesse occupé à célébrer l’un ou l’autre de ses saints patrons mais aussi, au cours de liturgies païennes, à honorer le poulpe, la lamproie, les feuilles de navet ou même le pâté en croûte ! De quoi perdre son latin de messe... et de cuisine ! Achevant de vous désorienter, on vous parlera dans la campagne des meigas, sorcières bienfaisantes qui officient chez elles et que viennent consulter – parfois depuis Madrid – tous ceux qui traversent une mauvaise passe. Du côté de Pontevedra, on vous montrera, au sommet d’une colline, le sanctuaire de San Andrés, flanqué d’une fontaine où il est possible de déchiffrer son avenir. Sous peine de se réincarner en fourmi, en lézard ou en crapaud, il faut y avoir accompli, au moins, un pèlerinage au cours de sa vie. Quant à l’église de la Senora de Corpino, sa visite s’impose à quiconque voudrait se faire désenvoûter. Bien d’autres exemples témoignent de la confondante aisance avec laquelle les Galiciens mêlent religion, magie et légendes, et celle qui raconte le périple du corps décapité de Jacques le Majeur, à bord d’une barque guidée par un ange depuis Jaffa jusqu’à Padron, n’est-elle pas la plus belle de toutes en cette terre où aboutissent aujourd’hui les quatre chemins de Compostelle ? La coquille emblématique On peut faire d’un itinéraire partant de Vigo une sorte de jeu de piste aux mille connotations religieuses, un parcours impressionniste, émaillé d’allusions, de signes, d’indices parfois purement anecdotiques mais qui provoquent une lente imprégnation et, par petites touches, une véritable mise en condition du voyageur. Qu’il soit pèlerin ou simple touriste, celui-ci éprouve, à partir d’un certain point, le net sentiment d’être entré dans la zone d’influence de saint Jacques. Ici, c’est une Vierge qui continue de servir de phare aux bateaux, ailleurs, un clocher qui fut autrefois poste de guet pour prévenir les coups de main des Arabes et des Vikings. Il y a aussi ces menhirs transformés en croix, encore plus frappants pour l’imagination que les nombreux calvaires qui jalonnent les routes. Du côté de Porto Combarro se dressent de pittoresques greniers sur pilotis appelés horreos. Les plus grands appartenaient au clergé, tout-puissant à l’époque où il gérait le pèlerinage à la façon d’un trust et détenait 80 % des terres. Ruinés par les expropriations de 1835, les religieux se firent missionnaires et rapportèrent, de pays lointains, les cèdres, les palmiers et les camélias à la somptueuse floraison qui ornent avenues et jardins botaniques. La coquille emblématique de Saint-Jacques devient bientôt omniprésente. Elle sert d’isolant sur le toit ou les murs de certaines maisons et, dans l’île d’A Toxa, une charmante petite église en est même entièrement recouverte. Mieux encore : à Pontevedra, la chapelle de la Vierge Pèlerine fut carrément construite, à la fin du XVIIIe siècle, en forme de coquille Saint Jacques. La symbolique se corse encore quand on vous sert au restaurant des santiaguinos, tourteaux à la carapace comme estampée de cette coquille, décidément devenue un obsédant leitmotiv. Remonter en bateau la Ria Arousa, c’est découvrir un chemin de croix particulièrement original puisque ses 14 stations sont disposées sur des îlots. La dernière est toute proche de Padron et, à partir de là, les bornes se succèdent tous les 500 mètres : vous avez tout d’un coup la certitude grisante de toucher enfin au but. Entre gris et topaze La probabilité est forte que vous soyez accueilli par un temps humide à Saint-Jacques, naguère vanté par un audacieux slogan, comme une ville «où la pluie est un art». Une pluie à laquelle n’avait pas manqué de faire un sort le chroniqueur qui accompagnait Cosme de Médicis lors de son pèlerinage, en 1668. Gabriel Garcia Marquez lui attribue, pour sa part, «le miracle de la pierre fleurie», allusion à la végétation qu’elle fait pousser à la verticale des façades. Saint Jacques lui doit aussi sa lumière qui, subtilement modulée entre le gris et le topaze, parvient à unifier les divers styles architecturaux des monuments d’anthologie, entourant la grandiose cathédrale. Mieux vaut s’en remettre aux guides et aux dépliants pour une description exhaustive de celle-ci. On y trouve la longueur de sa nef – 97m –, la hauteur de ses tours – 74m – le poids – 54 kg – du botafumeiro, l’encensoir géant actionné par 8 tiraboleiros et dont la trajectoire est le clou de la mise en scène d’apparat qui préside aux messes solennelles. On trouve dans certains, jusqu’au montant de la rente à vie, consentie en 1168 par Ferdinand II au maître Mateo pour réaliser les 200 sculptures de granit du Porche de la Gloire. Les gloses abondent sur leur signification théologique. Vous pouvez choisir de vous y attarder, ou de déambuler en compagnie d’un natif de la ville, esprit curieux plutôt que grenouille de bénitier, et qui fréquente assidûment les lieux, toujours en quête de détails insolites. Il vous aidera d’abord à répertorier les différentes représentations de saint Jacques : en apôtre, bien sûr, ou assis – une interprétation spécifiquement espagnole –, en Santiago matamoros – tueur de maures –, en pèlerin portant sandales et mantelet, ou dans un décor de cyprès. Il vous montrera une série de goinfres et d’ivrognes, parmi d’autres personnages truculents représentés sur le Porche du Paradis et, plus loin, le sourire enjôleur décoché à Esther par le prophète Daniel. En passant à côté des fidèles qui font la queue pour se confesser, il se réjouira qu’on n’en soit pas encore à le faire par e-mail ! Que retentisse un carillon, et il vous mettra dans le secret de Berengella, le sobriquet donné à une cloche de 7 tonnes offerte par un cardinal français, du nom de Béranger, dont le tour de taille égalait, paraît-il, sa circonférence! Il vous montrera encore, avant de quitter la cathédrale, une Vierge exquise du XVe qui s’amuse à chatouiller les pieds de l’Enfant Jésus. Le temps d’un crochet par l’hôtel des Rois catholiques, pour vous signaler, dans la même veine anecdotique, une frise du XIIe ornée de pèlerins à cheval, souffrant d’hémorroïdes, et la promenade à thème se poursuivra du côté de la Vierge à la Bourrique du monastère San Pelayo, de la Vierge des Plaisirs du Collège Fonseca et de l’étonnante Vierge enceinte de la rue Neuve. Parce qu’on y entretient des rapports familiers avec la religion, Saint-Jacques est loin d’être une ville sévère, confite en piété. Elle a même quelque chose d’allègre et de joyeuxs, grâce aux 32 000 étudiants qui forment près du tiers de sa population. Ils y sont si heureux qu’on prête à certains d’entre eux l’intention de prolonger leur cursus jusqu’à l’âge de la retraite! Il ne faut surtout pas manquer leur «Paris -Dakar», une tournée des bars qu’ils entreprennent tous les soirs, d’un bout à l’autre de la rue Franco. Avec son patrimoine architectural d’exception, ses rues animées et ses bonnes tables, Saint Jacques présente tant d’attraits que beaucoup, même au cours de cette année sainte que fut 1999 – la fête de l’apôtre tombant un dimanche – en ont fait leur destination de week-end favorite. Nul doute que ces touristes impies chercheront à se faire pardonner d’avoir joué aux faux pèlerins, en adressant aux autres, les vrais, la supplique d’usage immémorial : «Priez pour nous à Compostelle».
Un peu panthéiste, un peu animiste, à la fois pétrie de superstitions et d’une ferveur chrétienne qu’on serait bien en peine de lui dénier, la Galice aligne avec panache ses singularités. Autrefois occupée par les Celtes, puis dénommée «finis terrae» (bout du monde) par les Romains, elle semble s’autoriser de sa situation, à la périphérie occidentale de la péninsule ibérique, pour prendre la tangente et tourner le dos à tous les conformismes. La moitié des 63 000 petites localités espagnoles, n’ayant pas rang de commune – et tirant chacune à hue et à dia – se trouve dans cette province devenue autonome en 1982. Sans doute est-ce là qu’il faut rechercher l’origine de l’invraisemblable calendrier de fêtes religieuses et profanes – quelque 2000 ! – instituées par le bon peuple galicien, sans...