On doit au XXe siècle le fait d’avoir osé faire la lumière sur des vices de la société que ses prédécesseurs enrobaient d’un silence opaque. Pour la première fois dans l’histoire, les drames de l’inceste, l’exploitation des mineurs, les ravages de la drogue et autres plaies purulentes escamotées par une coupable méconnaissance furent dénoncés, stigmatisés, attaqués de face. Reconnus comme de graves plaies du corps social, ils ont fait l’objet de mesures sérieuses. La maltraitance parentale n’a pas eu le même sort. Ce n’est qu’à peine maintenant qu’on ose parler ouvertement et dénoncer des violences atroces vécues au sein des familles. Ceci fut récemment le cas en Europe à l’occasion de la Journée mondiale des droits de l’enfant, réunissant les représentants des pays signataires de la Convention internationale des droits de l’enfant. C’est enfin à cette occasion que la question cruciale a été posée: Assumons-nous «vraiment» nos responsabilités à l’égard de l’enfance? Qu’avons-nous fait de nos enfants? La convention en question reconnaît l’enfant comme «sujet singulier», méritant tout l’intérêt et la protection, la vigilance aussi, qu’impose sa protection. On sait aujourd’hui que la relation ultérieure du jeune être avec les autres, donc la société, comme avec lui-même, dépend de la qualité des liens qu’il a eu avec ses parents. Or il arrive qu’au sein des familles surgissent des conflits parfois insoutenables, qui infligent des traumatismes profonds, marquent à jamais un être, dictant sa conduite. Les psychopédagogues insistent sur le fait que troubler le développement identitaire d’un jeune être, c’est faire de lui un futur bourreau qui agira de même à l’égard des autres... Phénomène vieux comme le monde dont nous trouvons les traces même dans la Bible, l’autorité parentale peut conduire à des abus susceptibles de dégénérer en crimes. Deux spécialistes de renom, le Pr Lebovici et le Pr Soulé, ont démontré que les erreurs graves commises dans le fonctionnement du lien parental peuvent dégénérer en agressions psychiques funestes et ceci dès le stade de la grossesse! D’où le fait que des spécialistes se lèvent, à l’heure actuelle, pour dénoncer le mauvais exercice de l’autorité parentale, assimilé à la maltraitance, comme une véritable pathologie. À titre de prévention, Marie-Thérèse Hermange, député européen, préconise la mise en place, au niveau national, de services de diagnostic psychosocial et de détection, pour le dépistage et la prise en charge «des pathologies du lien parental dès le stade anténatal». Ce qui permettrait dès la grossesse la détection des souffrances parentales, à l’origine, dans une importante proportion, des maltraitances ultérieures. Cette approche inédite jusqu’à présent du problème permettrait d’analyser les facteurs, autant sanitaires que sociaux, et d’intervenir avant que les causes pathologiques n’entraînent des ravages dont les malheureux enfants sont les victimes. On établit ainsi un rempart autour de la mère et de l’enfant, fournissant un cadre médico-social adapté autant à la protection mère-enfant qu’à la prévention d’égarements de conduite parentale responsables de graves développements ultérieurs. Il est certain que semblables mesures seraient impensables pour le Liban dans l’immédiat, mais dans un pays où les abus de l’autorité paternelle mènent souvent au crime «d’honneur» (on se demanderait l’honneur de qui), l’initiative européenne donne à réfléchir. La protection de l’enfance est en effet trop morcelée et, hélas, trop tardive. Elle intervient au moment de crise extrême, lorsque la maltraitance a atteint son point de non-retour. Entre-temps, que de souffrances, que d’abus, que d’assassinats blancs commis contre des êtres qui ont eu le tort de naître au mauvais endroit, un mauvais moment. Faut-il rappeler que mieux que les déclarations bénéfiques en faveur de l’enfance, c’est de l’importance qu’on accorde à l’enfant que dépend le lien social, autant actuel que futur?
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