Pour rester dans le ton du jour, un peu de fantaisie surréaliste, si vous voulez bien : – Casablanca, 1912. Un soir que nous dînions à la terrasse du Coste-Belle, Camus lâcha cette petite phrase sibylline : «Le plus grave problème du totalitarisme, c’est la coopération des gens normaux». Que voulait-il dire au juste ? Que l’adhésion des gens normaux représentait un problème pour les totalitaires ? Ou le contraire ? À cette question naïve, ce pape de l’absurde aigu, ce dramaturge de l’ambigu, répondit : «Je ne saurais vous dire, n’étant pas encore né. Ni encorné, du reste. Vous comprendrez, quand vous lirez La Peste». Aujourd’hui, cela fait quarante ans que l’Étranger n’est plus. En bons disciples, nous reconnaîtrons que nous-mêmes, pauvres hommes, c’est à peine si nous nous survivons, et c’est à grande peine que nous sommes. – Casablanca, toujours. Ou plutôt, Casablanca, le film-culte de Michael Curtiz (1942). Play it Sam ! Bogart se remémore sa splendide idylle parisienne avec Bergman (Ingrid, Ingmar est encore hors-champ). Il réentend le chant d’antan. Puis, avec l’Occupation, tout bascule. Le son se fait grincement de chenilles, de larves primaires qui écrasent tout sur leur passage. On est soudain dans une autre ère. Dans un autre âge. L’Âge de fer. Les liens sont rompus, tout chavire, tout censure, tout s’inculture, sous la botte. Cette scène, 47 ans plus tard, Meg Ryan et Billy Cristal la revoient à la télé, séparément mais simultanément, dans leur propre film-culte, When Harry Met Sally, de Rob Reiner (1989). Ils ne sont pas encore ensemble, comme on dit, mais ils sont amis. Ils se téléphonent, de lit à lit, pour partager leur émotion. Autre forme, hautement préférable, d’occupation. Que nous en reste-t-il ? À quoi sommes-nous, culturellement autant que politiquement, voués ? Aux hurlements, au déferlement de la sloganite parachutée, aux parades zim-boum-boum, il faut bien l’avouer. Si l’on ne partage pas, si peu à peu la différence doit nous ronger les sangs et gommer les attaches, si nous devons continuer à glisser de déclin en humiliation, pourquoi faire la cœxistence ? Beaucoup de nos jeunes répondent déjà que privés de rêve ou de références, ils préfèrent encore tirer leur révérence. Et s’en aller, un vendredi ou un dimanche, vers quelque lumineuse, quelque radieuse cité blanche. J.I.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Pour rester dans le ton du jour, un peu de fantaisie surréaliste, si vous voulez bien : – Casablanca, 1912. Un soir que nous dînions à la terrasse du Coste-Belle, Camus lâcha cette petite phrase sibylline : «Le plus grave problème du totalitarisme, c’est la coopération des gens normaux». Que voulait-il dire au juste ? Que l’adhésion des gens normaux représentait un problème pour les totalitaires ? Ou le contraire ? À cette question naïve, ce pape de l’absurde aigu, ce dramaturge de l’ambigu, répondit : «Je ne saurais vous dire, n’étant pas encore né. Ni encorné, du reste. Vous comprendrez, quand vous lirez La Peste». Aujourd’hui, cela fait quarante ans que l’Étranger n’est plus. En bons disciples, nous reconnaîtrons que nous-mêmes, pauvres hommes, c’est à peine si nous nous survivons, et...