Plus la police en détruit, plus elle en saisit. La Thaïlande est accro aux amphétamines, à tel point que les cachets oranges de «ya ba», la «drogue qui rend cinglé», sont devenus l’ennemi public no 1. La police de Bangkok a encore confisqué cette semaine deux millions de comprimés d’amphétamines. La semaine d’avant, près de cinq millions lors de deux descentes à quelques jours d’intervalle. Pour une valeur marchande de huit millions de dollars. Les chiffres sont édifiants. L’an dernier, les autorités ont saisi plus de 50 millions de cachets, selon le Bureau de contrôle des narcotiques. Contre 33,4 millions en 1998 et seulement 9 millions en 1996. Pour les quatre premiers mois de l’année 2000, les statistiques les plus récentes, on en est déjà à 33 millions. Les autorités thaïlandaises sont de plus en plus inquiètes par ce flot d’amphétamines qui provient du Triangle d’Or, aux confins de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande. Moins coûteuses à concocter que l’héroïne, sources d’énormes bénéfices, les amphétamines sont devenues «la plus sérieuse menace à la sécurité nationale», susceptible de «déstabiliser» la société, s’alarme l’armée thaïlandaise. Une menace importée surtout de Birmanie, selon Bangkok, à travers 2 000 kilomètres de frontière poreuse, même si c’est en Thaïlande que se ramassent les gains juteux du trafic. La surdose ou la prison Le «ya ba» fait des ravages partout dans le royaume, drogue des pauvres et des exploités – chauffeurs de taxi et routiers en consomment couramment pour rester éveillés. Il est à l’origine de nombreux accidents de la circulation. Selon un récent sondage, près de neuf ouvriers sur dix à Bangkok ont recours à des tonifiants ou des excitants pour combattre la fatigue. 20 % avouent prendre des amphétamines. «Les ouvriers sont persuadés que les amphétamines ne sont pas dangereuses, ils pensent qu’elles les stimulent pour travailler plus dur et donc gagner davantage», soulignaient les commanditaires du sondage, les analystes d’une respectable banque thaïlandaise. Mais les petits cachets stimulants sont aussi à la mode dans les discothèques, les collèges et les facultés. Plus de 600 000 jeunes Thaïlandais y sont accrochés, affirment les experts. L’idée que les amphétamines ne sont pas nocives comme l’héroïne est effectivement répandue, comme l’opinion qu’elles offrent à une jeunesse encore encadrée – on est en Asie – un rare moyen de rébellion, ce qui explique sans doute l’échec des campagnes successives de répression du gouvernement. Mais les dégâts sont là, visibles tous les jours, à la rubrique des faits divers. Qui racontent comment un drogué pris de folie a enlevé et poignardé à mort un jeune enfant ou, il y a trois jours, comment un père défoncé a assommé sa fillette à coups de poing. «Qu’un membre de la famille soit accro aux amphétamines et, comme n’importe quelle autre drogue, elles détruiront complètement la famille», témoigne le père Joseph Maier, figure des bidonvilles de Klong Toey à Bangkok. «Après il ne reste plus rien». La surdose ou la prison. La Thai Farmers Bank (TFB) vient de calculer que les amphétamines représentent chaque année pour la Thaïlande un fardeau socio-économique de 50 milliards de bahts (1,2 md de dollars). Les drogués aux amphétamines en dépenseraient autant – un bon milliard de dollars annuellement – pour satisfaire à leur besoin, selon la banque. Le cachet de «ya ba» coûte 70 à 80 bahts (autour de 2 USD) dans les rues de Bangkok quand un gramme d’héroïne y est vingt fois plus cher. «Nous sommes en train d’assister au début de la révolution des amphétamines, pas à la fin», déplorait cette semaine à Bangkok Thomas Wersto, un spécialiste des narcotiques au département d’État américain. «Nous ne détectons pas de signe que la consommation a atteint son pic ou commence à décliner, nulle part en Asie», a-t-il expliqué. «Et aucun signe non plus qu’il s’agit simplement d’une passade de la jeunesse qui disparaîtra avec le temps», conclut-il, amer.
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