Quelque 40 ans après la défaite retentissante d’un Premier ministre libéral du Canada qui avait provoqué des élections anticipées afin de remporter un troisième mandat consécutif, certains craignent que l’histoire ne se répète avec l’actuel Premier ministre, Jean Chrétien. Chrétien a convoqué pour le 27 novembre des élections afin de profiter de la relative inexpérience de son principal opposant de l’Ouest canadien, une tactique utilisée avant lui par Louis Saint-Laurent, en 1957. Or, dans un brusque revirement, Saint-Laurent, qui tout comme Chrétien bénéficiait d’une confortable avance dans les sondages, avait été désavoué par un électorat désireux de changement et avait porté à la tête du pays le conservateur John Diefenbaker. Si l’histoire se répétait, Chrétien pourrait lui aussi perdre les élections face à un conservateur, Stockwell Day, nouveau venu sur la scène politique fédérale et chef de l’Alliance canadienne depuis juillet dernier. «Rappelez-vous l’oncle Louis. C’est un fantôme qui hante les libéraux dans cette campagne», a écrit le chroniqueur Lawrence Martin, dans les colonnes de The Ottawa Citizen. Sondages favorables «Ces mêmes libéraux sont actuellement en quête d’un mandat pour faire revivre le passé dans la personne d’un leader, grand défenseur de valeurs canadiennes décharnées et qui, comme la vaste majorité des gens de sa profession, ignore quand il est temps de se retirer», a poursuivi Martin. Les sondages d’opinion indiquent que même si environ 45 % des électeurs comptent soutenir les libéraux le 27 novembre, beaucoup d’entre eux trouvent Chrétien fatigué et arrogant et estiment qu’il devrait quitter son fauteuil de Premier ministre. Mais ce dernier, né au Québec comme Saint-Laurent, veut rester au pouvoir. «Mon père m’a toujours dit “termine ce que tu as commencé”, et nous n’avons pas encore terminé. Je suis en bonne santé, j’ai beaucoup d’expérience – c’est très utile en politique – et j’ai l’appui de mon parti», a-t-il déclaré à la télévision au cours de sa deuxième semaine de campagne. Chrétien aime énumérer la liste des anciens chefs politiques qui avaient 67 ans lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir : Saint-Laurent lui-même, le Premier ministre canadien Lester B. Pearson, le président des États-Unis Ronald Reagan et le président de la République française, Charles de Gaulle. Piètres compétences informatiques Paradoxalement, pour un homme qui dit pouvoir guider le Canada dans un XXIe siècle placé sous le signe de la haute technologie, Chrétien ne manque pas une occasion de souligner qu’il est au Parlement depuis 1963, et plaisante même parfois de ses piètres compétences en informatique. Mais ces boutades ne sont pas du goût de certains libéraux qui craignent que Stockwell Day ne rafle la mise en tirant parti du désir de changement des Canadiens. «Si les électeurs commencent à penser : “Il n’y a guère de différence entre les plates-formes économiques, il n’y a qu’à décider si on veut voir un nouveau visage ou bien garder l’ancien, qu’on voit depuis 37 ans”, alors là, je pense que nous sommes dans le pétrin», a confié un stratège du parti. En 1957, les libéraux étaient tellement persuadés que Saint-Laurent allait les conduire à un troisième mandat consécutif qu’ils disaient pouvoir le présenter «même empaillé», s’il le fallait. Jusqu’à présent, la performance de Chrétien n’a pas été impressionnante, mais en aucune façon aussi mauvaise que celle de Saint-Laurent, déprimé et sénile. Un proche allié de Chrétien, le leader parlementaire Don Boudria, a déclaré vendredi que les résultats des sondages, en leur faveur, devraient encourager les militants du parti à redoubler d’efforts. Des Morton, directeur de l’Institut d’études canadiennes de l’université McGill, voit les choses sous un angle différent. Il établit des parallèles avec l’élection de 1957, marquée par le manque d’enthousiasme de bon nombre de libéraux à l’égard de leur propre leader. «Je crois que ces sondages vont rassurer les électeurs libéraux et qu’ils penseront qu’ils n’ont pas besoin de voter pour Chrétien. En 1957, les électeurs ont suivi le raisonnement suivant : “Diefenbaker ne peut pas gagner, donc j’utiliserai ma voix pour renforcer l’opposition”. Il a gagné, mais avec un gouvernement minoritaire».
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