Et si le candidat choisi par une majorité d’électeurs américains perdait mardi 7 novembre la Maison-Blanche ? La course à la présidence apparaît si serrée entre le démocrate Al Gore et le républicain George W. Bush, les experts envisagent de plus en plus l’hypothèse selon laquelle celui qui remportera le vote populaire ne gagnera pas forcément l’élection. Ce phénomène rare est néanmoins possible du fait du mode de scrutin particulier par lequel les Américains élisent leur président. George W. Bush, donné très légèrement en avance dans les sondages, pourrait recueillir le plus de voix au niveau national. Or, le président américain n’est pas désigné au suffrage universel direct, mais, selon la Constitution, par un collège électoral de 538 membres, répartis entre les États notamment en fonction de leur population, ce qui pourrait favoriser Al Gore. Les Américains votent de fait le 7 novembre pour ces grands électeurs, qui s’engagent à se prononcer en fonction du vote populaire, le 18 décembre. Le candidat qui l’emporte aux voix dans un État rafle tous les grands électeurs de cet État. Il lui suffit donc de gagner dans suffisamment d’États pour atteindre la majorité absolue de 270 grands électeurs et devenir officiellement président. Trois fois dans l’histoire, des présidents américains ont ainsi été élus par le collège électoral alors qu’ils avaient perdu le vote populaire, dont la dernière fois en 1888 : le démocrate Grover Cleveland, qui avait obtenu 48,6 % des voix, fut battu par le républicain Benjamin Harrison, qui, avec 47,8 % des voix, remporta 233 grands électeurs contre 168 à son opposant. En 1876, le républicain Rutherford Hayes l’emporta également, à un grand électeur près, contre le démocrate Samuel Tilden qui pourtant avait remporté 51 % du vote populaire. Et en 1824, Andrew Jackson gagna à la fois le vote populaire et celui du collège électoral, mais perdit la Maison-Blanche. Quatre candidats s’étaient en effet partagé les voix des électeurs, et aucun n’avait obtenu la majorité des grands électeurs. La Chambre des représentants eut donc à trancher et désigna John Quincy Adams. En 1888, la victoire de Harrison n’avait suscité aucune protestation particulière. Mais selon Walter Berns, expert de l’Université de Georgetown, si le collège électoral est cette année à l’inverse du vote populaire, «il y aura probablement une floraison de propositions pour amender la Constitution» et revoir le mode d’élection du président. Le système du collège électoral avait été créé par les pères fondateurs dans un souci de préserver le poids de chaque État et d’empêcher l’émergence d’un candidat régionaliste ou sécessionniste. «Nous nous battrons», affirmait un collaborateur de George W. Bush dans le New York Daily News évoquant la possibilité de perdre l’élection en gagnant le vote populaire. «Je pense que vous pouvez compter sur la presse pour en faire un événement». «Il y aura beaucoup de bruit, beaucoup d’articles, mais rien ne changera au final», prédit cependant Allan Lichtman, de l’American University. Car, souligne-t-il, «il est extrêmement difficile de changer la Constitution, et les petits États ne l’accepteront jamais».
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