«Si vous voulez absolument me coller une étiquette, appelez-moi survivant », lance le pompier Bobby Le Rocco. La caserne de Great Jones Street à New York, dans le sud de Manhattan, a envoyé quinze hommes répondre à l’appel d’urgence du 11 septembre dernier. Seulement cinq sont revenus. Un an plus tard, ils font la moue quand on les qualifie de « héros ». Dans les jours et les semaines qui ont suivi les attentats, les gens du quartier se rassemblaient presque quotidiennement devant la caserne, apportant spontanément fleurs et bougies et organisant des prières à la mémoire des pompiers disparus. « En un sens, je crois que nous avons focalisé le chagrin personnel vécu par les gens, et leur choc », explique le lieutenant Lou Azevedo. « Beaucoup de gens sont venus présenter leurs condoléances, mais il y en a aussi beaucoup qui sont venus pour qu’on les console d’une certaine façon, se rappelle-t-il. Alors non seulement il fallait qu’on se console les uns les autres, qu’on s’occupe des familles de nos frères disparus, mais il fallait aussi qu’on réconforte le public, et ce n’était pas toujours facile. » Au total, les pompiers de New York (New York Fire Department, NYFD) ont perdu 343 hommes le 11 septembre. Un cliché montrant trois soldats du feu hisser un drapeau américain en lambeaux sur les ruines fumantes du World Trade Center a fait le tour du monde et reste comme l’une des représentations les plus marquantes des attentats. Depuis, on n’évoque presque plus jamais les pompiers, dans les médias ou les discours officiels, sans leur associer les mots « courage », « héroïsme » ou « sacrifice suprême ». De tels déluges d’éloges et de manifestations de respect sont parfois perçus avec une certaine ironie cynique par les pompiers, qui se considèrent sous-estimés et sous-payés. « Je pense que ça ne va pas durer, déclare le chauffeur de camion Thomas Baroz. Bientôt on les entendra encore dire : “Ah ! ces pompiers, quels paresseux”. À vrai dire, j’aime autant. Moins on s’occupe de nous, mieux ça vaut. » « Je n’ai pas besoin qu’on me traite de héros. J’ai trois fils et une femme, qui ont énormément de respect pour ce que je fais. Ça me suffit largement », ajoute Thomas Baroz. Alors que les casernes de pompiers commençaient tout juste à retrouver le calme, le déferlement médiatique occasionné par les commémorations des attentats braque de nouveau les projecteurs sur elles, et, pour Thomas Baroz, c’en est trop. « Nous sommes une famille, et quand on est une famille, on se débrouille entre soi pour s’en sortir, dit-il. Vous n’aimeriez pas que les gens se mêlent de votre famille. Nous, c’est pareil. » Pour les pompiers, c’est la Journée du souvenir annuelle, en octobre, qui sera la meilleure occasion de commémorer le 11 septembre. Ce sera pour le lieutenant Le Rocco l’occasion de penser à ceux qui sont morts et de se rappeler la façon dont lui-même a miraculeusement pu s’en sortir : il était au premier étage de la tour nord du World Trade Center quand elle s’est effondrée, et il s’en est sorti sans une égratignure, ayant été protégé par une énorme poutre d’acier. « Au début je me suis dit : “Si c’est ça la mort, ce n’est pas si mal”, se souvient-il. Puis je me suis rendu compte que j’étais vivant. Il y avait trente personnes avec moi quand l’immeuble s’est effondré. Elles sont toutes mortes. » Le Rocco, une fois sorti des décombres, est aussitôt retourné travailler. Mais comme les autres à la caserne, il répugne à ce qu’on le traite de héros. « Ceux qui sont morts sont des héros. Ils méritent ce terme », dit-il en montrant de la main un montage de photos des pompiers de Great Jones Street disparus le 11 septembre. « Alors que tout le monde prenait la fuite, eux ils sont accourus au World Trade Center. »
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