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Actualités - Opinion

Conférence I - Remonter l’histoire pour comprendre la complexité des Églises d’Orient

La question des chrétiens d’Orient* constitue autant un témoignage présent qu’un défi d’avenir, et la gravité du sujet dans les circonstances historiques et politiques actuelles est à la mesure de ce Moyen-Orient constamment tourmenté par l’histoire. Cette histoire, plus encore que dans nombre de pays, ne cesse de peser lourdement sur les constantes politiques et sociologiques quotidiennes. Bien souvent, l’actualité du passé est telle qu’avec le rappel qui en ait fait fréquemment, même l’écriture de l’histoire des sociétés du Moyen-Orient devient affaire d’État avec les implications sociales, communautaires et politiques qui en découlent. C’est pourquoi, ici, en Orient, et dès qu’il s’agit de parler de la présence chrétienne et de son avenir, pour bien comprendre, il faut commencer par se souvenir. En effet, cette présence en Orient n’est pas une : les conflits entre les dirigeants et les responsables religieux ont fait tout au long des siècles de l’Église du Christ les Églises d’Orient. Celles-ci se sont incrustées sur cette terre dans une mosaïque significative qu’il est conseillé de situer pour comprendre toute la complexité de ce qui paraît si simple. Qui sont donc avant tout ces chrétiens d’Orient ? Les conciles des premiers siècles ne sont pas ici affaire du passé. Leurs conséquences se sont prolongées dans le temps et jusqu’à nos jours. Les résumer permet de baliser notre réflexion. – Le concile de Nicée en 325 excommunie Arius, prêtre d’Alexandrie, mais sa doctrine survivra un temps en Afrique du Nord. – Le concile d’Éphèse en 431 condamne l’hérésie de Nestorius qui se réfugie en Haute-Égypte, mais la doctrine se répand en Mésopotamie et en Iran, installe son siège patriarcal à Séleucie-Ctésiphon, capitale des Sassanides. C’est l’Église assyrienne d’aujourd’hui. – Le concile de Chalcédoine en 451 condamne Eutychès, mais cette fois la coupure est nette entre les monophysistes ou antichalcédoniens et les chalcédoniens ou melkites, c’est-à-dire ceux qui ont pris le parti de Basileus de Byzance. Malik en araméen et en arabe signifie roi. La conséquence pratique de ce dernier concile – dont les effets se continuent jusqu’à nos jours – se traduit par l’éloignement des monophysistes de Rome et de Constantinople, et c’est ainsi que se développent : – l’Église d’Alexandrie – c’est-à-dire l’Église copte d’aujourd’hui ; – l’Église arménienne apostolique dont le siège actuel est à Antélias (Liban) et Etchmiadzine (Arménie) ; – l’Église syriaque-orthodoxe ou jacobite. Le reste des Églises demeure fidèle à Rome et à Constantinople, dont l’Église maronite, qui s’instaurera dans l’esprit du concile de Chalcédoine. Mais les choses ne vont pas rester en l’état, et la contraction des siècles en Orient va susciter un contentieux entre Rome et Constantinople aboutissant en 1054 à une rupture entre les deux Églises, le patriarche Michel Cérulaire et le pape s’excommuniant mutuellement. C’est le schisme entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Presque un millénaire sera nécessaire pour voir rapportées les excommunications réciproques. Il y a lieu également de relever la scission en 1724 d’un rameau de l’Église orthodoxe pour s’unir à Rome sous l’appellation de l’Église grecque-catholique dont l’importance s’est affirmée au Liban, en Syrie et dans nombre de pays arabes. En outre, le XIXe siècle verra l’installation des premières missions protestantes au Moyen-Orient. Quant aux latins, leur présence revient à saint François d’Assise, qui instaura en 1219 pour son ordre la Custodie de Terre sainte qui est toujours active. Ainsi donc, les chrétiens d’Orient appartiennent à des communautés unies dans la foi, mais dont les traditions et l’histoire constituent des singularités éminentes : grecs-orthodoxes, grecs-catholiques, arméniens-orthodoxes, arméniens-catholiques, arméniens-protestants, catholiques, maronites, syriaques-orthodoxes ou jacobites, syriaques-catholiques, nestoriens, chaldéens, latins, évangélistes, protestants. Les chrétiens d’Orient d’aujourd’hui sont les héritiers et souvent les dépositaires de cette complexité religieuse. Et on comprend, dès lors, toute l’importance et la gravité du dialogue interchrétien entre des communautés souvent secouées au cours de leur histoire par des oppositions et des contradictions dues à des contingences humaines bien plus qu’à la volonté de Dieu. C’est dans ce monde anxieux, tourmenté, compliqué où les querelles humaines ont parfois valeur divine que l’islam va surgir... Entre cette conquête et le XXe siècle, la question des chrétiens d’Orient s’est incontestablement caractérisée avec l’islam, selon les situations historiques ou le comportement individuel, par les traits significatifs de coopération ou de conflits, d’accalmie ou de crises. C’est dans ce cadre général que se dispose cette problématique historique et politique de la présence chrétienne en Orient et de son avenir. Identifier les défis et baliser les adaptations constituent incontestablement un exercice périlleux, car au-delà des idéologies, des systèmes et des hommes, toute analyse quelle qu’en soit l’authenticité ou la rigueur peut être prise en défaut tant les interrogations se rapportent immédiatement à la croyance et à la foi. Aussi l’analyse que nous développons vise-t-elle une problématique de civilisation tout en présentant les éléments de réponses qui, sans vouloir être définitives, se veulent néanmoins suffisamment fondées pour une réflexion future... Le défi sociologique Le défi sociologique se caractérise par quelques paramètres bien connus dont, en tout premier lieu, le recul démographique significatif de la présence chrétienne au Moyen-Orient au cours de la deuxième moitié du XXe siècle avec ses conséquences politiques et sociales... Toutefois, les statistiques en Orient ont un caractère bien plus indicatif que définitif, et au-delà des chiffres, il s’agit de l’expérience humaine de chacun, et c’est pourquoi les pourcentages estimés identifient une problématique humaine de vie commune et de coopération entre des citoyens tous héritiers d’une histoire difficile. Le XXe siècle, en poussant musulmans et chrétiens à l’émigration pour des raisons de conviction, de croyances ou de situations politiques, économiques et sociales, a fait éclater les chrétiens d’Orient au point que leur diaspora est devenue tout aussi importante que la population résidente en Orient... Recul démographique et vaste mouvement d’émigration caractérisent donc la chrétienté orientale. La conséquence à moyen terme en est dans certains pays une réduction majeure de leur influence sociale et politique, car au-dessous d’un certain seuil, celle-ci a tendance à ne plus être considérée avec suffisamment de sérieux et de capacité, car l’essence d’une société multicommunautaire ou pluraliste, selon les cas, tend à disparaître. Mais plus encore les chrétiens d’Orient sont en situation sociologique critique du fait d’une évolution sociale qui a démantelé le noyau traditionnel de la famille, la migration du monde rural vers la ville, disloquant ainsi une structure sociale traditionnelle formée autour du chef de famille, du prêtre et de l’église du village, l’atomisation des églises autour de hiérarchies patriarcales et épiscopales surtout fortes de leurs traditions. Plus encore, cette évolution sociale qui a conduit, d’une part à la mutation de la structure traditionnelle sans que des réformes profondes dans le sens œcuménique ne viennent prendre la relève et, d’autre part, à l’abandon d’un territoire rural traditionnel et historique et au repli sur la ville n’a pas pour autant renforcé leur poids social et économique tout en leur faisant perdre une cohésion traditionnelle répondant à leur mission d’origine. Enfin, le contact avec la modernité, la liberté, une économie libérale, les communications faciles avec la presse et les moyens audiovisuels, les nationalisations outrancières, les conflits idéologiques, l’abandon d’une véritable démocratie représentative ont poussé les jeunes vers l’émigration et l’abandon du patrimoine, au point que des villes comme Alep et Alexandrie ont perdu très largement l’appoint chrétien dont elles avaient toujours disposé. Le défi religieux avec l’islam La déchristianisation, c’est-à-dire le passage du christianisme à l’islam, ne s’est pas faite d’un coup, brutalement et par la force. De nombreuses études historiques ont démontré que cette déchristianisation a été lente pour de nombreuses raisons dont l’entente entre les chrétiens d’Orient et l’islam établie à l’origine à un stade significatif de coopération et de bonne intelligence. Mais si dans l’histoire la relation entre les chrétiens et les musulmans a connu des violences et de longues accalmies, cet état de choses a connu au XXe siècle de grands défis avec les mouvements progressistes : ceux-ci se sont voulus laïcs pour promouvoir le développement de la société alors qu’ils ont conduit à des régimes de dictature et de pauvreté aboutissant à une montée de l’intégrisme qui menace aussi bien les systèmes politiques en place que les chrétiens, malgré leur citoyenneté. Bien souvent, les régimes politiques ont tenté par les élections de faire participer les intégristes au pouvoir. Mais l’expérience est encore en cours et bien souvent la réponse au défi de l’intégrisme passe par une réislamisation de la société alors que les années d’après guerre en 1945 avaient tenté d’installer des systèmes politiques laïcs faisant appel à l’appartenance nationale plus ou, au moins, autant qu’à l’appartenance religieuse. La gravité de cette situation revient aux possibilités de dérapage que les pouvoirs politiques pourraient ne plus contrôler alors qu’une relation de civilisation entre l’islam et le christianisme est un garant majeur de la stabilité humaine et politique tout autour de la Méditerranée et dans le Proche et le Moyen-Orient. Prochain article : La recherche de la modernité * Conférence donnée au cours de la réunion du gouvernement et des associations de l’Ordre souverain de Malte dans le monde qui s’est tenue à Beyrouth. Par Hyam MALLAT avocat à la cour
La question des chrétiens d’Orient* constitue autant un témoignage présent qu’un défi d’avenir, et la gravité du sujet dans les circonstances historiques et politiques actuelles est à la mesure de ce Moyen-Orient constamment tourmenté par l’histoire. Cette histoire, plus encore que dans nombre de pays, ne cesse de peser lourdement sur les constantes politiques et sociologiques quotidiennes. Bien souvent, l’actualité du passé est telle qu’avec le rappel qui en ait fait fréquemment, même l’écriture de l’histoire des sociétés du Moyen-Orient devient affaire d’État avec les implications sociales, communautaires et politiques qui en découlent. C’est pourquoi, ici, en Orient, et dès qu’il s’agit de parler de la présence chrétienne et de son avenir, pour bien comprendre, il faut commencer par se...