On a beau se ravaler la façade, sous le lifting percent parfois de jolis restes. Ainsi, à Beyrouth , parmi les immeubles d’acier et de glace, il n’est pas rare d’apercevoir le reflet anachronique d’un marchand ambulant poussant son chariot de primeurs avec sa chansonnette. Un jingle qui a traversé des décennies, slogan du pauvre, premier degré, degré zéro de la publicité, et pourtant ça marche. Il ne dit rien d’autre que : «Ils sont beaux mes légumes, mes concombres : des doigts de bébé, et accourez aux tomates et aux pommes de terre, ils vont les prendre, et vite, aux aubergines, et mes laitues : de la rosée et les clémentines rien que du sucre». Rien qu’à l’entendre, on compose sa marmite et le déjeuner est prêt. On l’appelle par sa marchandise : «Par ici, tomate !» ou «Combien les oignons ?». Il n’est pas rare non plus de voir se délier la ficelle d’un panier suspendu à la ferronnerie du balcon pour pêcher le pot-au-feu à la source. Mais comme pour l’œuf et la poule, on ne sait pas encore si l’argent se trouve dans la nacelle avant ou après la salade. Les plus dégourdies y vont elles-mêmes. Dévalent l’escalier pour ne pas attendre l’ascenseur de crainte que «tomate» s’en aille chanter plus loin ses pommes d’or. Elles remuent alors de fond en comble le maigre échafaudage, trient, cumulent, rejettent et recomposent les monticules d’un œil qui a déjà reconnu les siens. S’engage alors le marchandage à la piastre près – mais qui se souvient des piastres ! – et l’ambulant connaît le jeu, qui a déjà calculé ses marges. Il a un vieux bic derrière l’oreille qui fait tout seul les additions. Sur le calepin poussiéreux qui traîne parmi les aubergines, il retient son âge et soustrait la vitesse de ses deux jambes, multiplie par l’énergie de ses bras et pointe le détail, l’honnête homme, en scandant les zéros. Puis il griffonne sa somme et la tend en détournant le regard : moins que ça, il ne peut pas. Elles attendront leur monnaie avec la satisfaction de qui a accompli la tâche du jour. Il repartira vanter ailleurs ses comestibles – de moins en moins –, poussant ses boniments, un peu moins convaincu. Il sait que dans son dos les persiflages vont bon train. «Encore un S.R., qu’elles disent. C’est pas ses légumes qui le font vivre. Et t’as vu comment il sait que Abdo aime les courgettes farcies ?». Ça ne lui échappe plus, depuis qu’elles ne se racontent plus qu’à voix basse les détails du déjeuner et les dernières nouvelles du quartier. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir comment elles retournent le chariot, comme pour y découvrir une machine infernale, des transmetteurs par satellite, des oranges farcies de micros, que sais-je encore ? Elles regardent trop la télé, les braves femmes. Celle-là, il lui dirait bien qu’il vendait déjà des bananes à sa mère quand elle braillait en couches-culottes sur ses bras. Et elle en a grandi, de ses bananes, la morveuse, tiens ! Tout ça, il peut se le dire, parce qu’il est marchand ambulant de ses deux jambes. Il n’a pas oublié l’histoire de son collègue, marchand de pastèques sur camionnette. Il avait un micro, pour qu’on entende bien qu’elles étaient bonnes, ses pastèques. Quand, au barrage qui lui avait tout fait descendre, le soldat avait enfin dit : «Va !», il avait soupiré au mégaphone – déformation… – «Va-t-en au diable !» et ce fut un carnage de pastèques à la mitraillette dont il ne sait pas encore comment il avait pu la sauver, la sienne de pastèque. Dur métier en effet. Encore quelques chariots et il ira planter un petit carré quelque part. Les légumes sur pied, c’est moins dur à pousser. Et personne n’ira reprocher à la nature ses concombres, et d’où ils viennent, et ce qu’ils vont… rapporter. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats On a beau se ravaler la façade, sous le lifting percent parfois de jolis restes. Ainsi, à Beyrouth , parmi les immeubles d’acier et de glace, il n’est pas rare d’apercevoir le reflet anachronique d’un marchand ambulant poussant son chariot de primeurs avec sa chansonnette. Un jingle qui a traversé des décennies, slogan du pauvre, premier degré, degré zéro de la publicité, et pourtant ça marche. Il ne dit rien d’autre que : «Ils sont beaux mes légumes, mes concombres : des doigts de bébé, et accourez aux tomates et aux pommes de terre, ils vont les prendre, et vite, aux aubergines, et mes laitues : de la rosée et les clémentines rien que du sucre». Rien qu’à l’entendre, on compose sa marmite et le déjeuner est prêt. On l’appelle par sa marchandise : «Par ici, tomate !» ou «Combien les oignons ?». Il...