À l’Orient Institut, Zokak el-Blat, Sabah Zouein, poète, écrivain et critique littéraire au quotidien «an-Nahar», a donné une conférence sur le thème «Entre l’espace de l’écrit et l’espace du vécu», livrant son expérience personnelle dans l’écriture. La conférencière a d’abord défini l’écriture. «C’est tout d’abord un mouvement. Non seulement le mouvement de la pensée dans les phrases mais aussi le mouvement de la main sur la feuille de papier, sur la page à remplir. L’espace de l’écriture est ce geste de la main dans toutes les directions et latitudes de la page blanche, ce lieu primordial et marginal à la fois, dans la vie de l’écrivain. L’espace vécu est le lieu citadin, celui qu’on appelle la ville et ses rues, ses ruelles». Zouein peut difficilement imaginer ou concevoir quelques écritures modernes en dehors du concept de la ville, de ses ruelles et ses rues, ses croisements, ses carrefours, ses petits coins et ses cafés. «Entre la ville et le livre, il y a une séquence irréelle de vécu qui passe dans l’écrit, où le concret cède à l’abstrait, où le mot devient mensonge autant que certitude, où raison et folie sont confondues, et où l’écrivain devient la victime et l’outil de l’œuvre qui s’écrit», affirme-t-elle. Sabah Zouein estime que l’acte d’écriture suppose une relation réciproque victime-bourreau, bourreau-victime où «l’écrivain et la langue se relaient les deux rôles pour devenir quittes à la fin du jeu. Ni vainqueur, ni vaincu, voilà qu’à la fin de l’acte d’écrire, quand le texte est achevé et que l’auteur a dit ce qu’il voulait dire, ce dernier sort de la bataille satisfait et insatisfait à la fois». Il est satisfait d’avoir accompli une mission, même si elle est irrationnelle et immatérielle. Et insatisfait parce que l’écrivain se bat pour toucher la langue absolue mais celle-là s’éloigne davantage à chaque fois. «Que de fois je me suis interrogée, à travers mes textes et mes poèmes, sur la véracité des mots que je trace. Mais l’écriture est un désir insurmontable, un désir mêlé de délire et d’impossibilité. C’est dans ce sens que l’écrivain plonge dans une errance insupportable à la recherche du Livre absolu», indique la conférencière. «Quand je me regarde dans la page écrite, j’ai l’impression de me regarder dans un miroir, espace envoûtant et décevant à la fois, parce qu’il est et n’est pas en même temps. Autrefois, on conseillait aux mamans de ne pas laisser leur bébé se regarder dans un miroir de peur qu’il ne devienne fou. Je dirais que la page écrite pourrait devenir le miroir de l’écrivain et le rendre fou en s’interrogeant sur la nature de son être». Pour Zouein, en exerçant l’écriture pour récupérer l’endroit perdu, l’auteur perd totalement son contact avec le réel et les illusions commencent à foisonner. «Illusion de temps, illusion d’espace, c’est ce qui résonne dans les écrits modernes et contemporains. Nous avons vu avec Virginia Wolf cet entassement illusoire du temps et cette marche répétitive dans les rues de Londres dans “Mrs Dollaway”. Nous avons vu avec James Joyce ce tracement délirant des rues et quartiers de Dublin où temps et espace s’accumulaient aussi répétitivement dans “Ulysse”. J’écris donc j’accumule le temps et le condense». «J’ai dû marcher dans beaucoup de rues citadines, dans de nombreuses villes ; j’ai dû arpenter des croisements et des carrefours, j’ai dû passer à côté de plein d’immeubles anciens noircis par la pollution ; j’ai dû prendre un bon nombre de métros et de trains... c’est avec la nostalgie que je produis mon écriture, rien d’autre que la nostalgie puisque c’est elle le seul catalyseur entre le vécu et l’écrit». Dans son livre, elle a ajouté, au titre principal de la couverture Li’anni, wa ka’anni wa lastou ( je suis, je parais, je ne suis pas) un deuxième titre interne secondaire mais très explicatif : al-Arsifa al-ma’ila wal moudoun wal chawareh» ( les trottoirs obliques, les villes et les rues). Est-ce qu’elle écrit pour survivre, après sa mort, dans les mots qu’elle aura publiés ? Elle écrit parce que les mots lui servent de catharsis. «Ils deviennent une sorte de grande compensation lorsque la vraie vie m’échappe. Ainsi, les séquences de vie qui me manquent sont compensées par des séquences d’écriture ; le concret de la vie qui me fait défaut est remplacé par l’abstrait des textes. Ce sont les grandes blessures et déceptions qui créent la littérature, non les grandes satisfactions». Sa motivation première pour le monde de l’écrit ? «Lorsque je prends un crayon pour entamer un texte, ce n’est pas dans le but de me procurer une place dans l’immortalité, mais dans le but de mieux comprendre la vie. Le poète n’explique rien, il essaie seulement de comprendre». M.G.H.
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