La situation du Liban est à mi-chemin entre celle des pays pétroliers du Golfe et celle des pays arabes à forte démographie. C’est en ces mots que l’économiste Charbel Nahas a tenté une définition du problème de la pauvreté au Liban, au cours d’une conférence régionale organisée hier par la Banque mondiale en coordination avec le LCPS (Centre libanais pour les études politiques) pour la partie libanaise. Cette conférence s’inscrit dans une série de cinq rencontres réalisées en multiplexe avec l’Égypte, le Maroc et la Jordanie à propos de la pauvreté dans le monde arabe. Au Liban, explique M. Nahas, l’offre de capitaux dont bénéficie le pays excède de loin la taille de son économie, de même l’offre de travail est illimitée par rapport à la population. Résultat, si on tente de mesurer le niveau de vie des Libanais grâce aux critères utilisés dans d’autres pays, on ne remarque pas que la pauvreté y est particulièrement criante. Par exemple, le niveau des dépôts bancaires par rapport au PIB ou par rapport au nombre d’habitants est élevé au Liban. Mais, si on renonce à recourir à des critères de référence financiers, on obtient une image du Liban bien différente, poursuit-il. Le niveau global des revenus de salaires rapporté au PIB avoisine les 30 %, par exemple, alors que, pour 90 % des ménages, le niveau des dépenses est supérieur au niveau des revenus. La différence s’explique par la dissociation du marché libanais par rapport aux marchés internationaux. Cette dissociation se traduit par une augmentation croissante du déficit extérieur tandis qu’au plan interne les prix gonflent de façon artificielle. Au cours des huit dernières années, le prix moyen du panier de la ménagère a doublé. L’augmentation cumulée des prix est de 40 à 50 % pour des biens et services du secteur marchand (c’est-à-dire ceux qui font l’objet du commerce international) tandis que la hausse atteint les 400 % dans les secteurs non marchands. Les déséquilibres de l’économie libanaise sont compensés par un gonflement démesuré des indicateurs monétaires. La masse monétaire représente par exemple 220 % du PIB. Les créances représentent 100 % au PIB. Le risque bancaire sur l’État et le secteur privé à la fois représente 250 % du PIB… La conséquence en matière de revenus est flagrante. Les revenus d’intérêts représentent environ autant que les revenus des salaires, soit à peu près 30 % du PIB. En fait, cette disparité est aggravée par la concentration extrême des détenteurs de capitaux. Deux comptes bancaires pour mille regroupent 40 % de la valeur de la totalité des dépôts bancaires. Et deux pour cent des comptes accaparent 70 % des revenus d’intérêts, soit 21 % du PIB. En d’autres termes, les titulaires de 2 % des comptes des banques libanaises ont des revenus équivalents aux trois quarts des salaires encaissés dans le pays tout entier. De ces observations, Charbel Nahas tire la conclusion suivante : la capacité du Liban à attirer de grandes quantités de capitaux, qui ont été redistribués par différents canaux, a permis de couvrir jusqu’ici les déséquilibres économiques structurels du pays. Mais ce phénomène a des limites, dit-il, et il faudra un jour ou l’autre rétablir les équilibres en veillant à répartir le plus équitablement possible les pertes qui s’en suivront. Sibylle RIZK
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