C’est aussi le 4 décembre que les Églises d’Orient commémorent le souvenir d’un des plus grands saints moines ermites et l’un des plus grands philosophes et érudits, un des pères de l’Église universelle, comme l’a déclaré le pape Léon XIII. Nous voulons parler de saint Jean Damascène connu par les historiens arabes sous le nom de Yahya Ibn Sargoun, descendant d’une très noble famille, araméenne d’origine, chrétienne byzantine, et de culture hellénique. Jean, qui s’appelait Mansour comme son grand-père, était le fils de Sargoun, ministre des Omeyyades. Il n’adopta le nom de Jean qu’après avoir porté la robe de bure dans un couvent ; il prit aussi le surnom de Damascène étant originaire de Damas. Les arabes qui n’écrivaient pas les voyelles lui donnèrent le nom de Yahya. Jean reçut une éducation chrétienne et universelle grâce à un précepteur d’une grande culture. C’était un moine calabrais de Sicile, nommé Cosme, connu pour son érudition en matière de théologie, de philosophie et d’histoire. Jean apprit à la perfection trois langues, le grec, le syriaque et l’arabe. Son père le destinait à lui succéder dans ses fonctions auprès de ses maîtres omeyyades. Mais on ne sait pas réellement si Yahya servit le califat ou non. Rien n’indique dans les documents et les sources de cette époque si al-Walid (705 – 715) ou son frère Soleiman (715 – 717) firent de nouveau appel au dernier des Sargonides. Ne parlons pas non plus de Omar Ibn Abd al-Aziz qui fut l’un des plus arabisants des califes. Mais s’il est vrai, comme le rapportent certains biographes de Yahya, qu’il fut lui-même ministre des Omeyyades, cela n’aurait pu avoir lieu que sous le califat de Abdel-Malak (724 – 743). Quoi qu’il en soit, Yahya faisait partie des cercles les plus secrets des hautes sphères du califat. Il accompagna tous les mouvements politiques et intellectuels initiés par l’élite arabe et arabisée. Il rencontra à la résidence de son père et dans ses bureaux, depuis son plus jeune âge, un certain nombre de princes et de notables à commencer par Yazid Ibn Moawiya et son ami le poète al-Akhtal. Il semblerait aussi qu’il ait été en relation avec les intellectuels de son temps, musulmans et chrétiens, surtout ceux qui s’intéressaient aux problèmes philosophiques et au choc des idées des cultures qui apparurent avec l’émergence de la nouvelle religion et son évolution face aux anciennes traditions. Surtout en ce qui concerne l’avènement de l’état théocratique et du pouvoir de droit divin. Il est à noter que c’est sous le califat omeyyade qu’on assista au premier conflit idéologique entre la liberté de l’homme dans son libre choix et la fatalité de destin. Yahya Ibn Sargoun était au sein de cette tourmente, il fut le champion du libre arbitre. Le califat omeyyade fut aussi le théâtre d’un autre conflit, entièrement religieux celui-là. Il commença entre les chrétiens eux-mêmes pour atteindre l’islam. L’empereur Léon l’Isaurien fut à l’origine de ce conflit. D’origine araméenne et de croyance monophysite, il déclara en 724 la guerre aux icônes, les interdisant dans tous les temples et les Églises. Yahya Ibn Sargoun s’emporta contre l’édit impérial et prit la défense de la liberté d’expression, même picturale, trouvant des enseignements philosophiques et religieux dans la vénération des icônes. Ce faisant, il devint l’homme à abattre pour le califat omeyyade dans l’affaire du libre arbitre et pour l’empire byzantin iconoclaste. Car Hicham considérait que l’idéologie du libre arbitre constituait un grave danger pour la dynastie théocratique califale. Il n’avait pas tout à fait tort, et les évènements qui suivirent vinrent confirmer ses craintes. Les adeptes du libre arbitre réussirent, malgré les persécutions, les répressions et l’exécution de leur chef Ghaylan al-Dimashqui, à tuer le calife al-Walid II en 744 et à le remplacer par leur ami Yazid III. Quant à la guerre des icônes, elle fut atroce et longue. Léon envoya ses sbires dans toutes les régions. Ils détruisirent les Églises et les brûlèrent après avoir brisé toutes les icônes. Yahya Ibn Sargoun se révolta alors contre cette iconoclastie, cette sauvagerie et prit la défense de la vénération des icônes. Ses textes, dans ce domaine, firent jurisprudence. Les exégètes pensent que rien de plus parfait et de plus théologique n’a jamais été écrit, depuis, sur le sujet. Ces prises de position de Yahya Ibn Sargoun ayant porté ombrage et ayant grandement nui à Léon l’Isaurien, la légende s’en est emparée. Un des biographes du saint, au Xe siècle, rapporte l’anecdote suivante : L’empereur byzantin gêné au plus haut point par la défense des icônes prônée par le saint homme décida de le neutraliser définitivement. Il eut recours à un stratagème. Il acheta les services de quelques intellectuels au fait de la polémique et leur fit écrire une diatribe contre le calife et les musulmans en utilisant le style et en imitant l’écriture de Yahya Ibn Sargoun. Une fois la falsification terminée, il l’a fit parvenir au calife, celui-ci crut reconnaître et le style et la puissante dialectique d’Ibn Sargoun. Il entra alors dans une violente colère et ordonna que l’on coupât la main droite de Jean. Au cours de la nuit suivante qu’il passa à panser sa blessure et à prier, la Sainte-Vierge apparut à Jean et lui remit sa main en place. Ayant reconnu son erreur, le calife le fit mander et s’excusa auprès de lui. Il lui restitua ses fonctions et ses prérogatives disant : «Qu’à partir de ce jour, nous suivrons tous tes ordres et nous ne te contredirons jamais plus». Mais Jean demanda au calife de le relever de ses fonctions et sollicita la permission de se retirer du monde. Le calife lui fit alors des adieux déchirants. Le biographe poursuit : «Il se rendit alors chez lui. Il distribua sa fortune aux miséreux et prit le chemin de Jérusalem, se dirigeant vers le couvent de Saint-Saba en compagnie de son précepteur. Ils intégrèrent tous deux la vie monacale et vécurent le restant de leurs jours en “ermites”». Quoi qu’il en soit, nous supposons que la retraite de Jean eut lieu au cours du califat de Hicham, autour de l’année 730. Car celui qui l’ordonna prêtre après ses années de noviciat fut le patriarche Jean V de Jérusalem, mort en 735. Jean passa donc au couvent quelque dix-neuf ans ; il serait mort en 749. L’Église occidentale commémore son souvenir le 27 mars. Il passa ses dix-neuf années à écrire, surtout dans le domaine de la théologie, de la philosophie et de l’histoire. Ses arguments étaient logiques et clairs, et la construction de son style bien structurée. Son éloquence était telle que dès le VIIIe siècle, d’après le témoignage de l’historien théophanes, tous les intellectuels araméens, grecs et arabes lui ont donné le surnom de «flot d’or» ou «fleur d’or». Ses œuvres sont nombreuses et diversifiées. Elles dénotent d’un esprit curieux et ouvert, et d’un style encyclopédique avant la lettre. Utilisant Aristote et les philosophes grecs pour étayer ses écrits philosophiques et les penseurs occidentaux et orientaux de l’Église pour charpenter ses arguments théologiques, Mansour Ibn Sargoun, ou Yahya al-Dimashqui, ou saint Jean Damascène est considéré comme le plus illustre des gens du «savoir» de son temps, ceux qui tissèrent les premiers liens et ouvrirent les premiers le dialogue des cultures humanistes, entre les anciens et les modernes, entre les différentes croyances, utilisant Aristote dans la philosophie religieuse chrétienne en se basant sur sa logique. Il fut, à juste titre, nommé le «Thomas de l’Église orientale» et père de l’Église universelle.
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