Des chevaux éventrés gisent dans la poussière, mêlés aux cadavres déchiquetés de combattants étrangers dans la vaste cour de la forteresse de Qalae-Jangi. Un char de l’Alliance du Nord écrase de ses chenilles plusieurs corps. Malheur aux dépouilles des vaincus. La forteresse est un champ de bataille totalement chaotique. Des véhicules, jeeps et camions aux squelettes métalliques calcinés par les bombes américaines. De grands sapins, fauchés par les obus. Des maisons en terre éventrées, trouées de roquettes. Le sol est jonché de fragments de bombe, d’obus, de roquettes. Et, partout, ces cadavres éparpillés, aux têtes éclatées, aux membres arrachés. Il est impossible d’accéder à certaines parties derrière le rempart sud en raison d’un amoncellement de troncs fauchés, de ferraille tordue, de maisons écroulées. C’est ici qu’ont résisté jusqu’à mercredi matin les derniers volontaires étrangers protalibans. Dans cet immense décor d’apocalypse, les combattants de l’Alliance du Nord vont et viennent, ouvrent des caisses de munitions, tirent avec un char un camion embourbé. Mais ils ne s’aventurent pas encore à l’intérieur des nombreuses casemates bombardées où l’on aperçoit encore des corps sous les gravats. «Il en reste peut-être encore quelques-uns cachés sous les décombres, ou qui font semblant d’être morts. Il peut y avoir aussi des cadavres piégés par des grenades», affirme le général Abdul Rashid Dostam, venu constater la reprise de sa forteresse, aux mains des protalibans révoltés depuis trois jours. Blouson noir sur robe marron, grande stature, le général Dostam dit que ses hommes ont proposé aux Pakistanais, Arabes, Tchétchènes et Ouzbeks, qui constituaient la «légion étrangère» des talibans, de se rendre, mais qu’ils ont refusé. «Alors, nous avons dû les tuer», dit-il en lissant sa moustache. Selon le responsable pour le nord afghan du CICR, Olivier Martin, une centaine de combattants de l’Alliance sont morts ces trois derniers jours. Selon lui, le général Dostam avait bien l’intention d’épargner la vie des étrangers protalibans emprisonnés dans la forteresse. Olivier Martin était d’ailleurs venu dimanche pour commencer à les visiter lorsque la fusillade a éclaté. Il a pu s’enfuir à pied et il désigne son véhicule abandonné : un tas de ferraille plié par une bombe. Le CICR a obtenu l’accord du général Dostam pour évacuer les cadavres des combattants étrangers. «C’est une mesure de salubrité publique, mais aussi nous voulons essayer de les identifier pour pouvoir informer leurs familles», explique Olivier Martin. Le général Dostam a arpenté la vaste cour, puis il est monté sur le rempart est, troué d’un énorme cratère produit par une bombe, où se trouve ce qui devait être un appartement confortable constitué de chambres et de salons. Il s’est assis dans un fauteuil, au milieu des débris de verre et de tapis en morceaux. «Je vais reconstruire la forteresse», a-t-il assuré. Quelques tirs, quelques explosions secouaient encore le silence du champ de bataille. Des chevaux rescapés hennissaient. Les soldats ne semblaient pas particulièrement soulagés par la fin des combats, comme s’il ne s’agissait que d’une étape de plus dans l’actualité guerrière de l’Aghanistan. L’un d’eux a lavé avec précaution dans un ruisseau fangeux une paire de chaussures noires de tennis qu’il venait d’enlever à un cadavre. Puis il les a enfilées avec plaisir.
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