L’Organisation mondiale du commerce (OMC), la dernière-née des organisations inter-étatiques, a réussi en quelques années à focaliser une grande partie de l’opinion publique internationale grâce notamment à quelques-uns de ses échecs retentissants. Née en 1995 des cendres du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), l’OMC se veut la seule instance internationale de régulation du commerce mondial, sans pour autant avoir atteint son objectif d’universalité, au même titre que l’Organisation des Nations unies, la plupart de ses agences spécialisées, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. La Chine doit y adhérer dans les tout prochains mois après 15 ans de négociations, et 29 pays n’en sont toujours pas membres, parmi lesquels la Russie, l’Arabie séoudite, l’Iran et l’Algérie. Après l’échec de la conférence de Seattle en 1999, les 142 membres de l’Organisation se retrouvent du 9 au 13 novembre à Doha avec l’ambition de lancer un nouveau cycle commercial général, englobant une multitude de sujets (agriculture, environnement, services, médicaments, normes sociales) affectant directement la vie quotidienne de l’ensemble des habitants de la planète. Cette tentative ayant échoué à Seattle, elle a mis sur le devant de la scène mondiale cette organisation dont l’ambition est depuis largement contestée par plusieurs ONG ne lui reconnaissant aucun rôle prépondérant en la matière. «L’OMC est une sorte de l’Onu de l’économie mondiale», a récemment déclaré Pascal Lamy, négociateur européen au sein de l’organisation dont les membres les plus pauvres s’efforcent cependant de résister à la toute puissance d’une coalition de pays riches, parmi lesquels les États-Unis, l’Union européenne et le Japon, aux intérêts parfois contradictoires. Si les pays riches, dans lesquels les opinions publiques sont plus à même de suivre les travaux de l’OMC, admettent désormais la nécessité d’intégrer par exemple une dimension «environnement» ou «normes sociales» dans le système de régulation du commerce mondial, ils se heurtent au refus des pays pauvres qui y voient une mesure protectionniste déguisée et déjà traitée dans d’autres instances internationales. C’est bien le problème : pourquoi ne pas intégrer dans le calcul d’un produit mondialisable tout ou partie des textes adoptés par l’Organisation internationale du travail (OIT), soulignent les défenseurs de cette thèse. Pourquoi faire supporter aux pays en développement le poids de l’environnement dans les échanges commerciaux alors que ces pays souffrent d’abord de pauvreté ou du sida, argumentent ceux qui se refusent à une telle norme. Le programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), les accords issus du protocole de Kyoto, après ceux de la Conférence de Rio en 1992, sont déjà des moyens suffisants de régulation de ces questions, à leurs yeux. En chargeant la barque OMC de considérations autres que strictement commerciales, ne risque-t-on pas de transformer davantage l’organisation en un nouvel organe politique dont les règles devront alors être radicalement modifiées, s’interrogent les experts qui réfléchissent à une modernisation de cet organisme, récemment qualifié de «jurassique» par son directeur général, Mike Moore. Et pourtant, la Banque mondiale, le FMI et de plus en plus l’Onu admettent aujourd’hui qu’il ne peut y avoir de «bonnes relations commerciales mondialisées», profitables au plus grand nombre, sans une «bonne gouvernance» des États. Cela suppose une instance de régulation internationale capable d’arbitrer, selon des critères certes évolutifs, souligne l’économiste français Élie Cohen dans son dernier livre L’ordre économique mondial. Cela suppose également de sortir l’OMC d’un carcan trop exclusivement marchand, mais aussi, selon Élie Cohen, d’élargir le cercle trop restreint du directoire de l’économie planétaire (G8), et de mieux légitimer toutes les instances internationales actuellement existantes.
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