Leur histoire est liée à celle, collective, des Libanais et leurs petites histoires à la mémoire individuelle de ces derniers. Les martyrs et leur statue ont été honorés, admirés, célébrés, sacrés, puis humiliés et délogés. Provisoirement, dit-on. Tour à tour vedettes, victimes, exilés mais surtout symboles, ils sont et demeurent éternellement nôtres. La place des Martyrs est vide sans sa statue. Comme désertée par ses vrais occupants, propriétaires et héritiers légitimes du lieu et de l’histoire. Partis se refaire une beauté, oublier les affres de la guerre, se constituer une nouvelle vie, tourner la page, chapitre suivant, sourire neuf. Nous les avons retrouvés à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, toujours aussi beaux, aussi vivants, mais tellement plus bavards et mûrs, plus humains sans doute. À l’ombre des tendres arbres d’automne, les quatre personnages de la statue des Martyrs, ses quatre martyrs reposent. Les guerriers se reposent après une longue bataille qui les a meurtris jusque dans leur chair. Pour triste preuve, ces impacts de balles tirées à bout portant sur des victimes immobiles, courageux symboles d’une liberté qui ne craint rien, pas même la mort, protégées par leur jeunesse éternelle. S’ils pouvaient parler, nos héros raconteraient leur histoire et celle du Liban. Une histoire qui débute sous des feux de joie, feux d’artifices, joie légère, momentanée et éphémère, le 6 mai 1960, lors de l’inauguration de la statue en grande pompe. Elle n’a jamais eu froid aux yeux, cette statue venue remplacer la première, œuvre du sculpteur libanais Youssef Hoayek. Ses deux pleureuses de confession différente ont trôné là, de 1930 jusqu’aux années 50, lorsqu’un déséquilibré mutila le monument. La place restera vide jusqu’aux années 60. Un concours sera même lancé pour un nouveau projet, concours remporté par l’architecte Samir Abdel Baki. La première pierre fut posée par le président Chamoun en 1956, mais le projet ne verra jamais le jour. On lui préférera celui d’un sculpteur italien du nom de Mazacurati, qui s’était fait connaître auparavant en réalisant la sculpture de Riad el-Solh. «Un Italien, pour nos martyrs ?», s’écrient de nombreux libanais, outrés. L’Italien en question sillonnera le Liban des mois durant pour puiser dans ses villes et ses villages des sensations, des lignes de vies et d’histoires et créer ses quatre personnages «qui n’ont rien de libanais», pensent ces mêmes libanais, encore outrés. La statue, inaugurée en 1960, s’impose pourtant au regard et aux habitudes de tous par sa taille, sa présence et sa beauté. La femme, symbole de liberté, de libertés, portant un flambeau d’une main et entourant de l’autre son compagnon de fortune, alors que se répandent à leur pied deux hommes, le premier les mains ligotées derrière le dos, le second le bras tendu vers l’infini en attente. Les quelques Libanais encore outrés se calment et se joignent à la fête et aux différentes célébrations qui auront lieu sous les cieux de la statue encore libre. Dès 1975, année maudite, les tirs de joie sont éclipsés par des tirs de haine et de folie. Les martyrs, ceux-là et tous les autres, résisteront à leur manière. Certains y laisseront la vie, nos quatre martyrs quitteront la place pour se faire soigner, guérir les blessures et laisser le temps au temps. «Nous avons récupéré la statue en 1996 pour six mois de restauration. Elle se trouve toujours à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, en attendant une décision à venir», précise M. Issam Khairallah, professeur de dessin, de modelage et de peinture à l’université et surtout restaurateur et conservateur, un véritable passionné de notre patrimoine. «L’oxydation a été retravaillée, le bronze rouillé traité. Tout a été décapé. Le travail interne a été beaucoup plus important que celui externe et plus urgent. Nous avons travaillé en collaboration avec un expert anglais, M. Rupert Harris, envoyé de la part de Solidere. Soixante pour cent des trous provoqués par les impacts de balles ont été rebouchés. Nous avons gardé le reste, pour des raisons techniques d’abord, évacuation d’eau, etc. mais surtout pour la mémoire future, pour que les nouvelles générations n’oublient pas cette partie de leur histoire». «Au début, conclut-il, c’était merveilleux de voir la statue ici. Les étudiants avaient un monument national à eux. Actuellement, je pense que nous n’avons plus le droit d’hésiter. La statue fait partie intégrante de Beyrouth et doit retrouver sa place». Objets inanimés qui avez une âme, puissiez-vous oublier les bleus et recommencer à zéro ! Aujourd’hui, les deux pleureuses essuient leurs larmes, de joie peut-être, au musée Sursock et nos quatre martyrs attendent impatiemment mais dans un silence impressionnant de réintégrer leur espace de liberté, leur place dans l’histoire et dans le présent.
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