Rechercher
Rechercher

Actualités - Biographies

REGARD - Bassam Lahoud : « Instant-années», - rétrospective photographique 1960-2000

L’instinct du déclic Il est rare qu’un photographe professionnel chevronné montre sans complexe ses premières photos, avec tous leurs défauts. Bassam Lahoud, qui n’a cessé de photographier depuis quarante ans, avait dix ans lorsqu’il a capté de loin, à contre-jour, la silhouette floue de son village natal Amchit. Cette photo d’enfant ignorant tout des lois de la photographie est aujourd’hui un document. Amchit a tellement changé depuis que même les habitants ne reconnaissent pas leur village dans cette bourgade paisiblement perchée sur sa colline. Peut-être certains ne l’ont-ils jamais vu de loin. Bassam Lahoud enfant a trouvé spontanément un élément essentiel de l’art photographique : le point de vue adéquat. Un lieu de mémoire Maints autres clichés sont aussi mal pris, mais tout aussi passionnants par leurs implications dans ce passage en revue de toute une vie consacrée à cette passion qui n’est pas exclusive, puisque Bassam Lahoud est également architecte-urbaniste-restaurateur. L’exposition, dont une partie vient d’être montrée au Goethe Institut de Beyrouth, est visible en totalité (plus de deux cents items) à l’atelier Bel à Amchit, sis dans les caves de la maison familiale, près de la tombe d’Henriette Renan. Caves immenses (800 m2) réhabilitées sur plus de dix ans pour servir à de multiples usages, dont des expositions photographiques justement. L’endroit, avec des murs allant jusqu’à trois mètres d’épaisseur, dans la masse desquels Bassam Lahoud a aménagé des commodités, est en lui-même un lieu de mémoire. Et c’est à explorer la mémoire personnelle du photographe-restaurateur qu’il nous convie. Plusieurs clichés sont d’ailleurs consacrés aux diverses phases de la restauration-transformation de ce véritable antre qui comporte, entre autres surprises, une caverne funéraire antique maintenue en l’état, en dépit de l’humidité qui attaque les parois. Pages arrachées La mémoire personnelle, voire la mémoire privée : ce n’est pas une récapitulation de ses nombreuses expositions thématiques (le patrimoine architectural, les deux Berlin à l’époque du Mur, les femmes, l’Italie, la pollution de la côte, la Tunisie, les «Nouveaux Murs» Berlinois, exposition qui tient l’affiche depuis un an dans la capitale allemande) que propose Bassam Lahoud, mais une collection d’instantanés de son propre album, des pages arrachées à son journal de diariste-photographe. Leur ensemble forme un mémorial de toute une vie, avec ses petits et ses grands moments, ses hauts et ses bas, ses pérégrinations à travers le Liban des hommes et des femmes : jeux, cérémonies, paysages de l’enfance, parents, fratrie, amis, bizutages d’étudiants, années de faculté (avec Jean Nouvel pour professeur), rencontres d’artistes, de personnes étranges ou pittoresques, randonnées dans les recoins du pays, de Nahr el-Kébir (où l’on peut passer du Liban en Syrie en grimpant sur une échelle de fortune appuyée à un mur) à Nakoura et Khiam à l’occasion d’une exposition de photos sur la prison, portraits de personnalités, tel celui, insolite, du patriarche Sfeir carré dans son fauteuil sur le balcon de sa résidence de Dimane, ou de particuliers, tel celui, saisissants, d’un vieillard aussi riche que misanthrope capté au vol à travers la fente d’une porte en fer à Hasbaya, ou encore celui de l’acteur Paul Sleimane en Yasser Arafat, d’un mimétisme facial presque parfait. Ou encore : incidents mouvementés, avec ce cliché d’un hélicoptère descendu trop bas, saisi à partir du sol où se plaquent les gens affolés, rappels discrets de la profession avec un nu de dos dans la forêt des Cèdres ou cette mariée cadrée à travers le portail en fer forgé de la cour de l’église, comme si elle entrait en cage. Dans beaucoup de photos, il faut d’ailleurs pouvoir saisir des allusions, parfois ésotériques, à l’usage des initiés, parfois scabreuses, suggérant ce qui ne peut être ni dit ni montré, parfois plus facilement déchiffrables. Preuves de passage Bien que la plupart des clichés soient des instantanés pris sur le vif, à la volée, surtout ceux de l’enfance et de l’adolescence qui restent d’une grande spontanéité, sans souci d’orthodoxie photographique, ce qui donne parfois de beaux effets, tels ces basquetteurs qui semblent danser en raison du flou et des doublages produits par une vitesse d’ouverture inadéquate, Bassam Lahoud fait preuve d’une rapidité dans la saisie des rapports, d’une précision dans le regard qui transforment des sujets banals en photographies mémorables. Il a le chic pour dénicher les incongruités et les correspondances : ainsi, exposées ensemble, trois baigneuses dans les salines de Enfé et trois religieuses dans le camping de Amchit. On le rencontre rarement un appareil à la main, mais il semble être là au moment qu’il faut, dans l’angle qu’il faut, archiviste de son propre itinéraire, accumulant les preuves de son passage dans l’espace et le temps parmi les hommes et les choses. En un sens, la démarche du photographe rejoint celle du combattant de la guerre libanaise inscrivant sur les murs le classique graffiti «Abou Foulan est passé par là». Le photographe conserve la trace d’instants fugaces qui n’ont d’existence que d’avoir été découpés par lui dans le continuum du temps. Le combattant, lui, anéantit les traces de tout un continuum d’histoire en signant son œuvre de destruction. Les deux ont le souci de laisser leur propre trace, même si, pour le photographe, elle se dissimule sous les traces des autres. En un sens, toutes ces photos, de Moukhtara à Rachana, de Batroun à Bterraane, de Ghirfine à Hsarate, de Hasroun à Bjarrine, de Chamat à Jaj, de Marjeyoun à Kefraya sont, au-delà de leurs sujets et des circonstances de leur prise, autant d’éléments d’un puzzle inachevé dont l’ensemble compose, au fur et à mesure, un portrait du photographe, à travers ce qui a requis son attention, sa curiosité, son intérêt, a remué ses sentiments, provoqué son plaisir ou son déplaisir. Arrêts sur vie C’est en un sens toute sa vie et sa personnalité que Bassam Lahoud révèle, telle une photo en chambre noire, à travers ces images sélectionnées parmi des centaines d’autres. Le choix n’était pas facile, d’autant plus qu’à maintes reprises, il a mis l’homme, au-delà du photographe, en face de souvenirs pénibles, douloureux, bouleversants ou simplement troublants : amis disparus, emportés par la tourmente, scènes-clés de l’existence, étapes oubliées qui resurgissent soudain, comme par enchantement, inondant la mémoire, la conscience, l’affectivité, réveillant d’anciennes blessures, ressuscitant des joies ensevelies. Chaque photo interpelle et incite à s’interoger, même celles où, apparemment, aucun investissement émotionnel n’est impliqué. À chaque moment, la vie aurait pu prendre un autre tournant, une autre tournure, déboucher sur un scénario différent. Toutes ces photos sont, en un sens, des arrêts sur vie, des rappels de possibilités étouffées ou poursuivies, de chemins perdus ou retrouvés, de portes fermées ou ouvertes. Plus que des pages écrites, les archives photographiques d’une vie remettent leur auteur dans la situation première, la lui font revivre avec une forte intensité dans son déroulement et sa conclusion, ou son inconclus. Redoubler la vie En nous faisant partager ces moments, le photographe nous fait entrer subrepticement dans sa vie. Nous ne savons rien des tenants et des aboutissants, des circonstances atténuantes ou aggravantes, du trajet qui a mené à tel ou tel cliché. Mais nous ressentons confusément à travers cette intrusion bienvenue puisqu’elle est provoquée, une pointe de regret, d’amertume, de reproche muet de n’avoir pas eu pour notre compte la même présence d’esprit, la même promptitude, la même disponibilité pour pouvoir à la fois vivre notre vie et la redoubler photographiquement. Il faut une capacité de détachement, un sens de la distance d’avec le vécu immédiat, un art du dédoublement et de l’ubiquité pour être ainsi le documentaliste de sa propre existence. Mais non : le photographe ne pense pas de cette façon. Simplement, il a l’instinct du déclic à point nommé, à l’instant juste, à la fraction de seconde. Le premier Il suffit de se munir d’un appareil. Instantanément, le regard cadre le monde comme à travers un viseur. Mais le photographe ne se contente pas de songer à photographier. Il photographie. C’est là toute la différence. Pendant des années, j’ai caressé l’idée de photographier le Sannine tous les jours durant un an du même endroit à la même heure. Je n’ai même pas commencé. Et longtemps, avant la guerre, j’ai projeté de photographier systématiquement les rues de Beyrouth une fois par an, toujours du même endroit. Beaucoup ont disparu, sans que je bouge. Si j’avais été Bassam Lahoud, j’aurais tiré le premier. Mais je ne suis, hélas, madame Photo, que votre très velléitaire serviteur.
L’instinct du déclic Il est rare qu’un photographe professionnel chevronné montre sans complexe ses premières photos, avec tous leurs défauts. Bassam Lahoud, qui n’a cessé de photographier depuis quarante ans, avait dix ans lorsqu’il a capté de loin, à contre-jour, la silhouette floue de son village natal Amchit. Cette photo d’enfant ignorant tout des lois de la photographie est aujourd’hui un document. Amchit a tellement changé depuis que même les habitants ne reconnaissent pas leur village dans cette bourgade paisiblement perchée sur sa colline. Peut-être certains ne l’ont-ils jamais vu de loin. Bassam Lahoud enfant a trouvé spontanément un élément essentiel de l’art photographique : le point de vue adéquat. Un lieu de mémoire Maints autres clichés sont aussi mal pris, mais tout aussi passionnants par...