En feuilletant un recueil de photographies de palmiers dans l’atelier de Tania Bakalian-Safieddine, alias Tanbak, pseudonyme qui claque sec, presque comme une paire de gifles, histoire de vous réveiller de votre torpeur, j’apprends, déconfit, que «le palmier n’est pas un arbre, mais une herbe», malgré le phallisme triomphant de son stipe couronné d’un jaillissant bouquet de palmes pennées. Une herbe monocotylédone. À propos de monocotylédones, Le Petit Larousse parle de «classe de plantes angiospermes, dont les principales familles sont les graminées, les liliacées, les orchidacées et les palmiers». Je suis pétri d’ignorance botanique. Ainsi, le palmier, promu ici d’herbe à plante, est cousin de l’ail, du muguet, de la jacinthe, de la tulipe et de l’aloés sur les vertus culinaires, médicinales, sentimentales, syndicales, financières, romanesques et cosmétiques desquels il y aurait beaucoup trop à dire. Faire cattleya Ce qui ne l’empêche pas de frayer avec le blé (que souvent on mange en herbe parce que c’est meilleur), l’avoine, le maïs, la canne à sucre (oh ! le goût du jus de cannes pressées chez Vitamine à la place des Canons, avant le déluge) et le bambou (dont les coups, au propre et au figuré, sont à redouter : les anciens abadayes de Beyrouth se pavanaient avec une fine canne de bambou à la main, emblème de leur statut social). Et bien qu’il soit droit comme un i et coiffé d’une multitude d’accents circonflexes, le palmier n’en est pas moins parent avec la liane grimpante du vanillier, les feux d’artifice des orchidées (combien de nuits blanches passées à dévorer des polars où elles font belle figure) et surtout, surtout le cattleya (ah ! «La Recherche», Proust, «faire cattleya» : certains trouvent la métaphore géniale, elle est, en tout cas, poétiquement snob, comme il sied). Plus de cohérence Photo de famille hétéroclite, comme le sont toutes les familles, d’ailleurs. Mais voilà : en zoomant sur l’entrée «palmier» du Petit Larousse, patatras, un régime de dattes sur la tête : ce n’est plus une herbe, ni une plante, mais bien «un arbre des régions chaudes du globe, à fleurs unisexuées... dont les 1 200 espèces constituent la famille des palmacées». Pourquoi avoir parlé de «palmiers» et non de «palmacées» dans la définition des monocotylédones ? Mystère. En tout cas, ces palmacées fournissent des dattes, des noix de coco, de l’huile de palme, du chou palmiste, du palmite, du raphia, du rotin et même de l’ivoire végétal. Alors, herbe ou arbre ? Arbre en apparence, herbe en substance ? Qui fera une mise au point et enverra un e-mail (il faudrait dire un mèle ou un courriel, puisqu’on est en pleine lexicographie) pour exiger plus de cohérence de la part du Petit Larousse (ça ne tomberait pas mal en cette année de francophonie qui risque fort de tourner en cacophonie) puisque ce foutu dictionnaire est censé détenir la palme de l’infaillibilité en matière de signifiants et de signifiés. Tabacs et tombacs Les palmiers de Tanbak m’ont entraîné loin de son atelier où l’on décèle, sur les toiles, comme un enchevêtrement de pennes et de palmes. Mais puisque la fibre végétale a pris le dessus sur la veine picturale, continuons sur notre lancée : la consonance de l’alias évoque les «tabacs et tombacs» de notre «Régie libanaise». Hélas, à «tombac», le Larousse, loin d’éclairer ma lanterne sur la distinction entre les deux termes, me plonge dans une nouvelle perplexité : «Tombac : n.m. (du malais). Laiton contenant de 80 à 83 p. 100 de cuivre et de 17 à 20 p. 100 de zinc, couramment utilisé en bijouterie». Diable, quelle précision dans les chiffres. Évidemment, ça ne se fume pas, mais ça tombe bien, si l’on peut dire : Tanbak a fait des bijoux et elle adore triturer les métaux. La résonance métallique de son pseudonyme aurait dû, d’ailleurs, me le faire subodorer. Sans pourquoi Subodorer, qui vient du latin «odorari», sentir, nous emmène loin des masques-casques de fer sur tiges de Tanbak qui, groupés, forment une étrange palmeraie noire, vers les effluves, senteurs, fragrances et parfums. Or, quelle odeur l’emporte sur celle de la rose ? «J’irai cueillir les roses du jardin, mais le parfum du rosier m’a enivré», nous avertit Saadi en son «Golestan». Et voici que, dans la conversation avec Tanbak, j’ai cueilli quelques roses, ou plutôt quelques histoires de roses, car elle les collectionne comme d’autres les flacons, les papillons, les tableaux de maître et les passe-temps : si vous en connaissez, n’hésitez pas à me les communiquer, je transmettrai, à moins que vous ne préfériez la contacter directement : «tanbak41@hotmail.com». Pourquoi la rose ? «La rose est sans pourquoi», souffle A. Silesius : tout de suite, une histoire d’absolu. Et G. Stein : «Une rose est une rose est une rose est une rose est une rose» : une histoire d’identité ou peut-être de disque rayé. Et G. Shéhadé : «L’ombre de la rose est une rose plus légère» : une histoire de double, mais de double allégé. Les épines Tout le monde pensera au «Nom de la Rose» de U. Eco, mais qui se souvient du «Roman de la Rose», de «La Rose des Sables» de Montherlant, de «La Rose de Personne» de Paul Celan, de «La Rose Secrète», emblème de la quête ésotérique et esthétique de Yeats, ou encore de «Red Roses For Me» de Sean O’Casey où un jeune syndicaliste professe : «Laisse les timorés aller sur la pointe des pieds par les chemins où poussent des fleurs de papier. Mes pieds me mènent là où fleurissent les fleurs les plus rouges, qu’importent les épines, aussi longues et aussi blessantes qu’elles soient». Les commandos-suicide se profilent déjà à l’horizon. On oublie trop volontiers que les roses ont des épines dont les blessures peuvent être mortelles (gare au tétanos) : si elles sont symboles d’amour divin, comme la «rosa candida» au cœur d’or de laquelle Béatrice attire Dante au dernier cercle du paradis, ou encore de régénération, elles sont aussi symboles des vicissitudes de la vie qui parfois blesse et parfois cicatrise les blessures. La blessure saignante d’Adonis fait pousser roses et anémones, et la rose blanche d’Astarté se change en rose rouge lorsque, accourue vers lui, elle se pique à une épine. Pas une seule goutte Dans la Jérusalem biblique, les roses, symboles tantôt de miséricorde (blanches), tantôt de rigueur (rouges) étaient les seules plantes permises. Pourtant les roses de Saron du «Cantique» et les roses de Jéricho de «l’Ecclésiaste» sont plus connues, ces dernières entrant depuis quelques années parmi les ingrédients des crèmes faciales hydratantes. Il y a aussi les roses de Damas auxquelles le général Moustafa Tlass a consacré un livre abondamment illustré, les confitures de pétales et l’eau de rose aux multiples usages. Ne pas oublier, avant celles de Tanbak, la magnifique histoire de Abdel Qader el-Gilani : ayant appris qu’il comptait s’installer à Bagdad, les sufis de la ville, indisposés, sortirent à sa rencontre avec une bassine pleine d’eau à ras bord. Ayant compris le message inamical, il dépose à la surface la rose qu’il portait sur lui : elle flotta sans qu’une seule goutte ne déborde. Ils s’écartèrent alors pour lui livrer passage. Va les arroser ! Cette rose flottante rappelle le lotus hindou, image de la manifestation phénoménale épanouie sur les eaux primordiales. La première histoire de Tanbak (les deux sont vraies) est un commentaire saisissant sur la situation internationale actuelle, elle devrait donner à réfléchir à ceux qui se préparent à se lancer dans un cycle «infini» de vendettas et de contre-vendettas. Elle se passe à Iskenderoun au moment de l’exode arménien. Obligé de s’enfuir avec ses parents, un fils Martayan, de rage, se met à saccager les rosiers du jardin. La mère : «Mais que fais-tu ?». Le fils : «Je ne veux pas partir en leur laissant les roses». La mère : «Au contraire, c’est parce que nous partons qu’il faut les leur laisser. Va les arroser !». Va les arroser – laisse aux tortionnaires ce message silencieux et parfumé qui leur fera honte plus qu’un jardin ravagé. Laisse-leur cette image de paix, cet aveu que la vie continue même si c’est sans toi, contre toi, même si c’est pour le plaisir de ton persécuteur – ou pour sa secrète blessure. Gilani appelait les blessures et leurs cicatrices des «roses». La seconde est une merveilleuse histoire d’amour beyrouthine qui commence et se termine avec des roses, un roman condensé. Elle a fait le tour de la ville et m’est parvenue peut-être déformée, peut-être embellie, peut-être fidèle au premier récit, peu importe. Elle vaut la peine d’être racontée en ces temps de désaffection et de désamour. Le bain de Madame Nadine Touma, metteur en scène et installatrice (je lui demande pardon d’avance), cherchait un jour une de ces baignoires amovibles perchées sur quatre pieds. À Basta, fief des brocanteurs, on l’envoie chez un vieil homme connu pour en posséder une. Elle se rend chez lui et demande à voir la baignoire. «J’en ai bien une, mais vous ne pouvez pas la voir», répond, énigmatique, le vieillard. Elle insiste, ne comprenant pas le sens de cette impossibilité. Il lui conte alors l’histoire suivante : jeune commis chez un fleuriste, il avait pour charge quotidienne de porter un grand bouquet de roses chez une certaine dame. Le bouquet était réceptionné par la soubrette. Un jour, elle sollicite son aide, avec l’agrément de la dame. Elle l’introduit dans la salle de bains où ils se mettent en devoir d’effeuiller consciencieusement les roses dans l’eau de la baignoire : Madame, en effet, ne se baignait jamais que parmi les pétales de roses. Des mets de roses Ce qui devait arriver arriva, ils s’aimèrent, se marièrent et reçurent de Madame, en cadeau de noces, une baignoire, comme de juste. Trop grande pour leur modeste bicoque, la baignoire resta désaffectée jusqu’au trépas de l’ancienne servante. Affligé de devoir se séparer de sa compagne, le vieil homme déposa le corps bien-aimé dans la baignoire, creusa une grande tranchée dans le jardin, y fit descendre la baignoire transformée en bière, la recouvrit d’une couche de terre bien tassée dans laquelle il planta des rosiers. «Voilà pourquoi, bien que je possède une baignoire à pieds, vous ne pouvez pas la voir», conclut l’inconsolable en refermant sa porte. À cette évidence, on ne peut rien ajouter, sauf que le vieil homme avait spontanément retrouvé une très ancienne tradition : symboles de renaissance, les roses sont déposées sur les tombes depuis la haute Antiquité. Les Romains célébraient au mois de mai la «rosalia» en offrant aux mânes des défunts des mets de roses. Si elles sentent bon, les roses sont, hélas, insipides. Rien n’est parfait, ni personne, pas même la reine des jardins.
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