Pour un joueur d’échecs, l’adéquation était parfaite : sur le damier tracé au cordeau des rues de Manhattan, deux tours noires renversées par deux fous blancs. Deux tours immuables hantées d’abscisses et d’ordonnées, en quelques minutes prises au piège de la diagonale des fous. Les images, on les a vues et revues en boucle, de l’horreur jusqu’à la nausée. Tous les qualificatifs se sont usés en deux ou trois jours. Et toute l’adrénaline du monde. En attendant les répliques de cette énormité, reste «La contemplation des ruines», merci Oumrou’al-Kaïss. Qui se souvient, il y a de cela une dizaine d’années, d’une fameuse campagne de Lee «Le jeans qui habille l’Amérique» ? On y voyait des maçons casqués de jaune s’atteler à une tâche dont on ne percevait que de très gros plans. L’image finale montrait les tours jumelles vêtues du fameux Denim. Avec des repères comme ça, la mémoire s’emballe et les images se superposent. New York, col blanc et blue-jeans, la tête au boulot et les jambes en vacances, New York amputé de ses deux jambes, et – symbolique tenace des tours – New York émasculé. New York humilié. Aux abords de cette citadelle bienheureuse qui avait fait plus fort que toutes les Babel, n’admettant d’autre limite que le ciel, «The Sky the Limit», les Jumelles veillaient. Non pas en vigiles – manie médiévale – mais en symboles de la puissance américaine, et c’est justement du ciel qu’est venue la limite. Et une tragédie à New York, comme un pop-corn à New York, comme une glace, comme un hamburger, un spectacle ou une enchère à New York ne pouvait avoir que la démesure de New York. Pensées légères qu’inspire la vision quasi-irréelle des colosses effondrés. Mais les morts, combien ? Nous en avons pourtant vu, des boucheries terroristes, des frères humains viandés, démembrés, brûlés ; mais là, rien. Deux ou trois défenestrés, aussitôt ensevelis sous les décombres, quelques miraculés. Les autres… plusieurs milliers, parmi les élites de la superpuissance. On ne les verra probablement jamais et, c’est le b.a.-ba du psy, on n’en fera jamais le deuil. Auront-ils même leur champ de stèles blanches, comme ceux du Viêt Nam ? Ultime secours de la technologie, le portable pour dire à un proche : Je vais mourir, je t’aime. Conclusion dérisoire de vies humaines marquées par la civilisation Hallmark où les cartes postales pré-rédigées continuent à porter le langage du cœur quand celui-ci bat au rythme du rat-race. Voix d’outre-sarcophage, expirant des mots d’amour qui justifient une vie. Et toute la différence est là, avec l’ennemi de l’ombre. Car le terrorisme ignore le confort de l’amour terrestre. New York avait le paradis accroché aux semelles. Le terrorisme a des semelles de vent. Il n’a de visage que celui du désespoir, d’objectif que la reconnaissance, de moyen que la terreur. En cherchant la bête, l’Occident cherche sa faille. Il avait surarmé des garnisons sans ennemis, investi des milliards contre les guerres bactériologiques, les guerres chimiques, les guerres nucléaires, les dinosaures, les Martiens et les météores. Mais il avait refusé d’écouter un autre langage que le sien. Un langage qui porte un raisonnement aux antipodes des obsessions new-yorkaises de jeunesse, d’esthétique, d’abondance et de qualité de vie. Pour répliquer, l’Amérique devra désormais écouter… et comprendre.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Pour un joueur d’échecs, l’adéquation était parfaite : sur le damier tracé au cordeau des rues de Manhattan, deux tours noires renversées par deux fous blancs. Deux tours immuables hantées d’abscisses et d’ordonnées, en quelques minutes prises au piège de la diagonale des fous. Les images, on les a vues et revues en boucle, de l’horreur jusqu’à la nausée. Tous les qualificatifs se sont usés en deux ou trois jours. Et toute l’adrénaline du monde. En attendant les répliques de cette énormité, reste «La contemplation des ruines», merci Oumrou’al-Kaïss. Qui se souvient, il y a de cela une dizaine d’années, d’une fameuse campagne de Lee «Le jeans qui habille l’Amérique» ? On y voyait des maçons casqués de jaune s’atteler à une tâche dont on ne percevait que de très gros plans. L’image...