S’il fallait choisir un seul mot pour qualifier Fauzi Ghandour, sans trop le flatter car il n’aime pas cela, ce serait certainement l’élégance. Élégance du geste, du mot, élégance de la pensée. Il aurait voulu être légionnaire, au début de sa vie ; sans doute l’a-t-il un peu été, sans le savoir, bien des années plus tard, lorsque la guerre civile libanaise l’a surpris en pleine ligne de démarcation. Il a même pensé être chirurgien du cerveau, sans doute pour mieux comprendre le fonctionnement des êtres. La vie lui en imposera le mode d’emploi. Ses amis – toujours les mêmes depuis soixante ans – lui enseigneront les plus grands bonheurs, les plus belles leçons, «j’ai eu la chance d’être né et d’avoir dans ma vie des gens que j’admirais et qui m’ont adopté», de même que le poète turc Yehya Kemal, «je me demandais comment cette carrure brute pouvait contenir une âme aussi raffinée», le père Michel Khalifé, «nous n’avons jamais parlé de religion ensemble mais de tolérance» ou encore Suat Shakir, fils de Shakir Pacha, un ami de la famille de sa mère, «si j’ai du raffinement, un peu de raffinement, c’est aussi grâce à lui». La politique et la gloire lui décriront la prétention et la lâcheté. «Un vrai leader est celui qui quitte le navire en dernier. Le jour où l’on ne cherche qu’à satisfaire sa personne, on devient l’homme le plus faible au monde». Ses passions auxquelles il demeure très fidèle, comme tout ce en quoi il croit, l’ont mené à bon port. Fauzi Ghandour a dirigé ses navires avec l’insolent courage de ses 18 ans, «par la force des choses. Je venais de perdre mon père, il fallait prendre la relève. Cette première confrontation avec les autres fut vécue comme une brutalité, un début de prise de conscience qui m’a donné à réfléchir sur la vie». De sa chère famille, il hérita le sang turc et les valeurs nobles, et de son père, l’amour des bateaux, «les premiers au Liban, en 1946, à transporter des passagers. Petit à petit, nous sommes passés aux marchandises ; j’ai développé plusieurs sociétés», jusqu’à devenir en 1955, à 27 ans, président de la Chambre internationale de navigation de Beyrouth. Du transport maritime au transport aérien, il suffisait d’un envol, que M. Ghandour prendra sans hésitation. «Je représentais deux lignes aériennes, la Philippine Airline et la Turkish Airline qui furent parmi les premières à atterrir à l’aéroport de Beyrouth, aux côtés de la MEA». Le reste sera une suite logique de réussites professionnelles et de titres : membre fondateur des chaînes télévisées 5 et 11, membre fondateur du Diner’s Club au Liban ou encore consul général honoraire de la Haute-Volta en 1966 et, depuis, du Burkina Faso. Toutes ces gratifications le comblent, mais ne constituent toutefois pas l’essentiel pour cets homme passionné qui est un Sagittaire pur-sang, mi-homme, mi-cheval pointant sa flèche vers l’intolérance. « Ici tout est cheval » Chez Fauzi Ghandour «tout est cheval !». Tout. Les tableaux qui meublent les murs de son bureau, les plateaux, les cendriers, ses obsessions et… ses compagnons, heureux locataires qui évoluent en toute liberté dans son club privé d’équitation situé à Choueifat. Dans ce petit coin de paradis barricadé derrière une grande porte rouge scellée de son propre logo, «depuis 1950», M. Ghandour s’adonne à ses passions qui le font encore vibrer comme au premier jour, le cheval – il a fondé la Fédération équestre libanaise en 1950 – la cuisine et les valeurs humaines. À l’ombre d’un arbre centenaire et autour d’une table qu’il a lui-même superbement garnie, il parle du passé, encore très vivant, hommage vibrant à l’amitié, et affirme : «Je ne regrette pas ce que j’ai fait mais bien ce que je n’ai pas fait !». Il raconte la guerre et son lot d’intolérance, d’égoïsme et surtout sa propre guerre, livrée des années durant contre le confessionnalisme et la violence. «Durant la guerre, j’ai aussi fait le pompier, avec un groupe de volontaires Kataëb, des dignes chevaliers, nous avons sauvé un grand nombre de personnes en danger, toutes confessions confondues, soigné des blessés, distribué du lait et de la nourriture. Je continuerai ma guerre jusqu’au jour de ma mort. Pour mon Liban ! Mais à présent, je regarde tout cela d’en haut. En continuant à dire ce que je pense, en essayant de montrer aux responsables leurs erreurs. Je suis contre tout confessionnalisme et tout fanatisme, tellement que le contraire me paraît totalement anormal». L’ombre se fait plus grande sous l’arbre en fleur. Klaus le chien fidèle somnole près des chats jamais rassasiés. Les chevaux s’impatientent. Le maître des lieux offre aux invités de l’eau de fleurs d’oranger de sa propre fabrication en guise d’au revoir. La douceur des lieux n’a en rien altéré sa fougue. «Je mourrais sans aucune hésitation si je dois renier ma fierté» conclura-t-il. Pour le moment. Car il n’a pas encore dit son dernier mot.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats S’il fallait choisir un seul mot pour qualifier Fauzi Ghandour, sans trop le flatter car il n’aime pas cela, ce serait certainement l’élégance. Élégance du geste, du mot, élégance de la pensée. Il aurait voulu être légionnaire, au début de sa vie ; sans doute l’a-t-il un peu été, sans le savoir, bien des années plus tard, lorsque la guerre civile libanaise l’a surpris en pleine ligne de démarcation. Il a même pensé être chirurgien du cerveau, sans doute pour mieux comprendre le fonctionnement des êtres. La vie lui en imposera le mode d’emploi. Ses amis – toujours les mêmes depuis soixante ans – lui enseigneront les plus grands bonheurs, les plus belles leçons, «j’ai eu la chance d’être né et d’avoir dans ma vie des gens que j’admirais et qui m’ont adopté», de même que le poète turc...