Ceux qui croisent occasionnellement le verbe connaissent bien ce «verger désaffecté» en quatre lettres. Ceux qui ont profité des vacances pour tâter du tourisme interne l’ont également connu par quatre chemins. Depuis les berges de l’Oronte au Nord, jusqu’à la petite guérite, sur la pointe de Nakoura, au sud du Sud, où sifflote un gendarme en comptant les ressacs ; de l’autre côté de la marge des agglomérations urbaines et des centres de villégiature, un arrière-pays invraisemblable se déroule sur le pare-brise. Me revient un texte de Malaparte où un petit Sicilien tente de vendre ses oranges sur le bord d’un chemin. «Nessuno ne vuole» (personne n’en veut), soupirait-il. Au pays des oranges… À Ras-Baalbeck, pareil pour les abricots. Les plus beaux de la région, mais ils pourrissent sur pied : «Nessuno ne vuole». Alors les oiseaux s’en gavent, c’est toujours un petit plus dans l’ordinaire. À part ça, de quoi et pourquoi les gens vivent-ils dans ce trou ? On dit qu’ils ne sont pas nés par hasard du mauvais côté de la route. Certains savent encore décrypter les voies romaines sous les broussailles, et les stèles, les bornes, les temples cachés. Le grenier de Rome n’est pas loin qui fit naître parmi ces cailloux une civilisation resplendissante. Ce qu’il en reste. Ceux qui en restent, on dit qu’ils vivraient d’agriculture, n’était le redoutable torrent, coulée de boue surgissant de nulle part, happening destructeur annoncé en parfums agrestes et couvrant tout sur son passage. Ils vivent des moutons qui vont paître en toute saison dans le jurd ingrat (ici, la nourriture est à 90 % carnée). On dit surtout qu’ils vivent de la fonction publique. Vaste acception qui couvre autant l’instituteur sans école que le facteur sans alphabet. Mais le peu d’argent qui rentre par ces voies impossibles fait tourner un semblant de manège. Homs étant la ville la plus proche, c’est là qu’on va se faire soigner les dents à 10$ la couronne et les yeux à 20$ lunettes comprises. De même pour les vêtements. Pour les médicaments et la réforme scolaire, le Hezbollah fait office d’ONG, et pas que pour ses ouailles. Sur les berges de l’Abou Ali, encore un fleuve fou, un no man’s land, un lieu-non-dit, paradoxalement surpeuplé relie Tripoli à Majdlaya. Roseaux, papyrus, bananiers, aloès, Amazonie de poche. Des enfants déculottés grouillent parmi les effluves de purin qui remontent par vagues. Les enfants, il y en a tellement qu’eux aussi, «nessuno ne vuole». Quelle économie dans ce bidonville sans bidons et sans ville ? En marge du Liban homologué, une drôle de vie s’organise entre préhistoire et modernité, au milieu de vergers désaffectés où la terre s’épuise. De quel côté du Mont-Liban se trouve l’erreur ? On en connaît qui aimeraient bien retrouver la clé du paradis, ne serait-ce que pour en sortir !
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ceux qui croisent occasionnellement le verbe connaissent bien ce «verger désaffecté» en quatre lettres. Ceux qui ont profité des vacances pour tâter du tourisme interne l’ont également connu par quatre chemins. Depuis les berges de l’Oronte au Nord, jusqu’à la petite guérite, sur la pointe de Nakoura, au sud du Sud, où sifflote un gendarme en comptant les ressacs ; de l’autre côté de la marge des agglomérations urbaines et des centres de villégiature, un arrière-pays invraisemblable se déroule sur le pare-brise. Me revient un texte de Malaparte où un petit Sicilien tente de vendre ses oranges sur le bord d’un chemin. «Nessuno ne vuole» (personne n’en veut), soupirait-il. Au pays des oranges… À Ras-Baalbeck, pareil pour les abricots. Les plus beaux de la région, mais ils pourrissent sur pied :...