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Actualités - Chronologies

Après Beyrouth, Notre Mémoire, Fouad Debbas – que sa mémoire soit bénie – nous avait restitué, à partir de sa collection de cartes postales qu’il avait entrepris de rassembler dès 1974, le Beyrouth des débuts du vingtième siècle, un Beyrouth à la fois étrange et familier, reconnaissable dans ses quartiers, ses rues, ses places. Esprit scientifique, humoriste, bon vivant, alliant la fièvre du collectionneur à la rigueur de l’ingénieur, Fouad Debbas avait accompagné chaque photo de commentaires qui aidaient à en déchiffrer les arcanes ou du moins à en situer les repères. Tant pour ceux, nombreux, qui pouvaient encore se souvenir de la ville dans ses divers avatars que pour les jeunes qui, eux, n’avaient pas la moindre idée de ce qu’elle avait pu être avant la guerre de 1975-1976. Et qui, ayant grandi entre alertes, bombardements, voitures piégées, enlèvements et combats de rues n’avaient envers elle que mépris, dégoût ou, au mieux, indifférence. Pour eux, il n’avait jamais existé ce Beyrouth mythique dont on leur rebattait les oreilles. Et d’ailleurs, eut-il existé, ils s’en foutaient royalement. Certains, passant du détachement à la ferveur, finirent par devenir les photographes de ses beaux restes, de ses maisons délabrées promises au bulldozer et à la dynamite. Comme s’il fallait à tout prix sauver, non leur propre mémoire, inexistante, mais celle des générations antérieures. Une ville inconnue Fouad Debbas, prématurément disparu à la veille de son exposition de photographies anciennes de Beyrouth au musée Sursock au mois de juin passé, avait publié, en guise de catalogue, un ouvrage intitulé Des photographes à Beyrouth, 1840-1918 dans la série «Collection-Passion» des éditions Marval. Là, il n’était plus question de catalyser la mémoire de qui que ce soit : c’est une ville presque inconnue que les photos, puisées dans sa collection et celles de quelques amis, ressuscitent littéralement, une ville que très peu de Beyrouthins pouvaient imaginer, faute de documents d’époque. Certes, on connaissait un certain nombre de gravures du dix-neuvième siècle, y compris des gravures faites à partir de photographies. Mais il s’agissait de vues isolées, voire panoramiques, ne formant pas un ensemble cohérent permettant de se représenter la ville en tant que telle durant ses périodes cruciales de formation et de mutation. Ce livre, véritable machine à remonter le temps, nous ramène vers un Beyrouth inchoatif, en croissance organique désordonnée, encore chaotique. Non seulement la vieille «intra muros (en 1831, Michaud et Poujoulat notent dans leur Correspondance d’Orient : «Jamais rien vu de bizarre, d’irrégulier, d’extraordinaire comme la construction de la ville arabe de Beyrouth : des voûtes, des issues secrètes, des passages ténébreux ; chaque maison forme comme un grand cachot inaccessible». On dirait la description de la vieille ville de Saïda !) mais également les nouveaux quartiers hors-les-murs qui apparaissent comme un déconcertant mélange de constructions isolées et de végétation foisonnante : une ville aux champs ou les champs en ville. Le tissu urbain Beyrouth comptait 400 habitants vers 1800, 40 000 vers 1860, 100 000 vers 1900. Ce n’était qu’un petit bourg qui avait prospéré. Et cependant, très tôt, dès les premières photos (le premier daguerréotype, pris par Frédéric Goupil-Fesquet en février 1839 de la terrasse du consulat de France représentes les dômes de la Mosquée al-Saraya : «Au fond on aperçoit dans les hauteurs les maisons de campagne qui font de ce pays un séjour délicieux» note son auteur), on peut repérer sans difficulté les principaux quartiers qui forment encore l’armature du tissu urbain, auxquels sont venus s’adjoindre plus tard les nouveaux quartiers : du Port (rudimentaire en 1860, il fût réaménagé en 1875 et doté d’un bassin minuscule à Mousseitbé, de Ras-Beyrouth à Achrafiyé, de Zeitouné à Médawar, de Saïfi à la Forêt des Pins, de Basta à Bachoura, de Zuqaq el-Blatt à Wadi Abou Jémil, de la caserne ottomane dominant, du haut de sa colline, toute la ville de sa masse imposante faite pour inspirer le respect et la crainte (le Grand Sérail actuel) à Minet et Hosn et Zeitouné, de la place Assour, avec les remparts sud-ouest à la place des Canons (terrain vague où les voyageurs campent sous la tente vers 1860, elle prendra forme dans les années 80 avec le Petit Sérail et la Minchiyeh ottomane), de Aïn Mraissé au quartier Sursok déjà doté de belles demeures. Partout, on peut se repérer à peu près sur certains bâtiments publics encore debout ou certaines résidences patriciennes. Mais il faudrait être très grand clerc pour reconnaître, par exemple, Kantari dans la photo de «Mazraet Qantari» en 1860. Médiocrité de l’architecture civile Ce qui frappe déjà, hier comme aujourd’hui, c’est la médiocrité de l’architecture civile, l’aspect délabré de la plupart des bâtisses construites d’une manière on ne peut plus sommaire, dirait-on. Le seul point à leur avantage, c’est qu’elles restent à taille humaine, ne dépassant pas deux ou trois étages, et bénéficient de jardins verdoyants. Sauf les clichés non datés pris par un photographe anonyme dans la vieille ville où l’on voit le petit peuple, encore vêtu à l’orientale, vaquer à ses petits métiers, du marchand de «foul» aux marchands ambulants et aux portefaix, la plupart des planches manquent de la moindre présence humaine. Il s’agit surtout de vues extérieures : aucune vue d’un intérieur autochtone, à peine deux ou trois intérieurs européens. Cela marque les limites de ces reportages photographiques dont la plupart étaient destinés à illustrer des albums sur des contrées exotiques. La vie réelle de la population suscite peu de curiosité. Beaucoup de scènes sont d’ailleurs posées en studio et n’ont rien de spontané. Mais enfin, sans ce souci de satisfaire la soif occidentale d’exotisme, nous n’aurions eu aucun témoignage original de cette époque et un large pan de l’histoire urbaine de Beyrouth nous aurait été inaccessible. D’ailleurs, l’analyse des photos permettra aux spécialistes de reconstituer le processus de formation de la ville par recoupements, etc..., surtout que la collection de Fouad Debbas est beaucoup plus riche que les 105 clichés non commentés portfolio et la cinquantaine illustrant le texte. Témoignages inestimables Dans cet ordre d’idées, que les photographes – dont Debbas donne une liste détaillée, des amateurs de passage aux professionnels à demeure, mais passe curieusement sous silence les noms des jésuites des «ateliers» de Ghazir et de Beyrouth qui ont accumulé quelque 145 000 clichés conservés à la Bibliothèque Orientale de l’USJ – eussent été animés d’un esprit de domination tel qu’Edward Saïd le dénonce chez les orientalistes en forçant quelque peu le trait, importe peu aujourd’hui : les témoignages qu’ils nous ont laissé sont pour nous inestimables puisqu’ils nous permettent de remonter jusqu’aux premiers temps de la ville. L’essai historique «Beyrouth entre 1840 et 1918» (auquel a contribué l’historienne May Davie) nous éclaire, sur les plans militaire, politique, économique, administratif, municipal, culturel, sur l’évolution de Beyrouth qui était apparemment destiné, dès le début, à devenir autre chose qu’une simple ville côtière d’importance secondaire. Car «en dépit de sa taille réduite, Beyrouth possédait alors toutes les caractéristiques d’une vraie ville – des remparts, un sérail, de nombreux monuments religieux et civils, une multitude de Khans ainsi que deux Locandes...», malgré l’absence de journaux et d’écoles autres que primaires. Il faudra l’émulation des missions religieuses protestantes et catholiques, américaines et françaises, pour qu’elle devienne la ville la plus alphabétisée et la plus polyglotte de l’Empire ottoman, dès les années 60. Le texte, court mais dense, fourmille de détails et d’informations, jusqu’aux «années terribles» (1914-1918) marquées par la répression et la famine. Cependant, on continua à percer des artères dans les vieux souks, telles les rues qui seront baptisées Allenby et Foch après la guerre. La dernière photo date de 1917 : c’est la première vue aérienne de Beyrouth, lors du bombardement des installations du port par l’aviation britannique. Déjà, la ville a une autre allure : elle s’apprête à entrer dans la modernité. Premières rues pavées Le titre de l’ouvrage pourrait laisser attendre un classement des photos par photographe ou par ordre chronologique. Il n’en est rien. C’est par quartiers qu’elles sont organisées, mais par d’une manière absolument rigoureuse : à un certain moment, tout se brouille et l’on passe, inexplicablement, de la route de Damas à Fayadieh au jardin et au pont de Rustom Bacha, puis au collège de la Sagesse, puis au quartier des consuls près du port, au Khan Antoun Bey et au palais Geday à Mousseitbé avant d’aboutir dans l’intérieur d’un médecin européen à Zoqaq el-Blatt dont le nom indique qu’il s’agit d’une des premières rues pavées entre 1835 et 1840 sur l’ordre du Muhafez Mahmoud Nami Bey, nommé par Ibrahim Pacha qui avait décidé, après l’occupation égyptienne de la ville en 1932, d’en faire un centre administratif régional et le principal port de Syrie. Je ne sais si Ibrahim Pacha fut initié à la photographie. Toujours est-il que son maître, Mehmet Ali, qui fit tant pour moderniser l’Égypte, resta interdit devant un daguerréotype produit séance tenante par Frédéric Goupil-Fesquet avant de s’éloigner en s’exclamant : «C’est l’ouvrage du diable». (Disponible en librairie)
Après Beyrouth, Notre Mémoire, Fouad Debbas – que sa mémoire soit bénie – nous avait restitué, à partir de sa collection de cartes postales qu’il avait entrepris de rassembler dès 1974, le Beyrouth des débuts du vingtième siècle, un Beyrouth à la fois étrange et familier, reconnaissable dans ses quartiers, ses rues, ses places. Esprit scientifique, humoriste, bon vivant, alliant la fièvre du collectionneur à la rigueur de l’ingénieur, Fouad Debbas avait accompagné chaque photo de commentaires qui aidaient à en déchiffrer les arcanes ou du moins à en situer les repères. Tant pour ceux, nombreux, qui pouvaient encore se souvenir de la ville dans ses divers avatars que pour les jeunes qui, eux, n’avaient pas la moindre idée de ce qu’elle avait pu être avant la guerre de 1975-1976. Et qui, ayant grandi entre...