On ne peut contenter tout le monde et son père. Grand incompris devant l’Éternel, le pouvoir pour sa part mécontente jusqu’à ses propres tenants. Ce qui prouve, si besoin était, qu’il reste pluriel, composé d’éléments difficilement conciliables. Un problème d’alliage que Taëf devait en principe résoudre. Mais qu’il n’a fait qu’aggraver, en multipliant les sujets qui fâchent, comme le montre amplement l’histoire de la décennie. C’est ce que soulignent des ministres, frondeurs sans l’être, qui dénoncent un système apparemment fabriqué pour dresser les dirigeants les uns contre les autres. Pour ces analystes à portefeuilles, les récentes secousses enregistrées sur la scène locale ne doivent pas être traitées comme un cas isolé. Mais comme le produit de toute une réaction en chaîne qui se perpétue depuis la fin de la guerre domestique. Ces cadres souhaitent donc que l’on se penche plutôt sur les causes que sur les effets, aussi riche qu’en soit la palette. À leur avis, pour peu que l’on prenne la peine de revoir la copie constitutionnelle, on couperait l’herbe sous le pied de l’opposition. Ou, plus exactement, des oppositions car il y en a plus d’une et parfois opposées ! Ce qui permet de constater, relèvent les ministres cités, que Taëf sème finalement la discorde partout, dans toutes les familles politiques du pays. Précisant leur pensée, ces pôles indiquent qu’une réforme en profondeur du système empêcherait les contestataires d’en exploiter les failles au niveau de la rue, à l’Est. Une logique qui donne un peu le vertige à bien y regarder : en somme, pour contrer les détracteurs de l’ordre établi, il suffirait de leur donner raison et d’en changer. Actualité Toujours est-il que délaissant pour un moment la théorie des causes et des effets précédemment évoquée, l’un de ces ministres se focalise sur ce qui vient de se passer sur la scène locale. Il affirme en substance, contre l’avis de certains de ses pairs, que «l’on a pris pour cible la présidence de la République. On a cherché à l’atteindre à travers la rue chrétienne qu’elle est supposée avoir pour fief. Le régime a toujours été le pilier que les forces de l’Est soutenaient, nonobstant les désaccords qu’elles pouvaient avoir avec lui. C’était du moins le cas avant la présente République. Sous M. Hraoui, l’Est était, sinon favorable à Baabda, du moins indifférent à son égard. Pour des raisons connues, dont la moindre n’était pas que le régime, issu de la Békaa et par là qualifié de «périphérique», avait lui-même souscrit au plan d’exclusion politique frappant Achrafieh, le Metn, le Kesrouan et Jbeil. Mais sous le présent régime, la relation organique s’est trouvée altérée, perturbée. Par l’action délibérée de groupements déterminés, qui ont tout fait pour élargir le fossé entre la base et le sommet. Ces activistes ont été trop loin et les différentes instances officielles sont tombées d’accord pour donner un coup d’arrêt à leurs manigances. Articulées sur diverses spéculations d’ordre régional, pour ne pas dire sur certains paris fous. Ces actions perlées risquaient de compromettre les équations sur lesquelles se fonde l’équilibre interne. D’autant plus dangereusement que les manifestations outrancières ont commencé à prendre une coloration confessionnelle, du fait que les forces non chrétiennes s’abstenaient d’y participer ou y étaient hostiles. Même quand grosso modo elles partagent les idées dites souverainistes. C’est donc pourquoi les arrestations n’ont eu lieu qu’à l’Est». Paradoxe Après ces laborieuses explications politiques des événements de rue, qui n’indiquent pas comment la répression peut ramener l’Est dans le giron de la haute légalité, ce ministre affirme, sans craindre de se contredire, qu’il ne faut «pas mélanger les torchons et les serviettes, le sécuritaire et le politique. Il est nécessaire de bien séparer les choses, les éléments, qui ne sont pas liés les uns aux autres. C’est pourquoi les cas ont été traités différemment. Les politiciens le savent mieux que quiconque. Le ministre de l’Intérieur, M. Élias Murr, a donné un ordre de levée d’écrou concernant 75 incarcérés. Il est très étonnant de voir certains ministres “libertaires” critiquer cette décision. Sous le fallacieux prétexte que la relaxe a eu lieu après 17 heures, ce que les règlements prohibent. Ces nobles défenseurs des droits de l’homme auraient-ils donc préféré que les détenus passent une nuit de plus en prison, pour que les formes soient respectées?» Au-delà de cette anecdote, et pour le fond, il est connu qu’une bonne partie des membres du gouvernement étaient hostiles aux rafles, alors que d’autres y étaient favorables. Redisons-le : le pouvoir sait décidément ce qu’il veut. Polyvalence Et ce qu’il veut, aujourd’hui, reconnaissent des loyalistes bon teint, c’est intervenir sur le dossier économique. Le ministre cité indique en effet sans ambages que le régime «se propose de clarifier le tableau, d’expliquer ce qui s’est passé, pour obtenir l’adhésion de tous à l’édification de l’État de droit et des institutions. Il souhaite traiter à fond les dossiers, surtout dans le domaine économique où, à son avis, on ne peut plus se contenter de mesures timides. Le Trésor ne peut plus en effet continuer à s’endetter. Il faut un programme par étapes définissant les solutions et les dispositions à prendre pour le redressement». Parallèlement, indique cette source, un trio formé des ministres Élias Murr, Khalil Hraoui et Jean-Louis Cardahi est chargé d’entreprendre une tournée auprès des pôles spirituels ou civils de l’Est. Pour un dialogue approfondi sur les données intérieures et extérieures, visant à recoller les morceaux. Cette initiative est évidemment accueillie avec scepticisme, sinon avec méfiance, par les opposants. Pour qui le pouvoir «veut tenter sans doute de récupérer l’Est, en justifiant les rafles et les dérapages commis. Un effort louable mais qui pourrait difficilement porter les fruits qu’en escomptent les loyalistes. Car, s’ils peuvent se laver les mains des brutalités perpétrées par les agents en civil, ils n’ont aucun moyen d’expliquer d’où viennent les communiqués dénonçant une prétendue tentative de putsch contre le pouvoir tramée à l’Est. Il sera impossible pour les loyalistes de passer l’éponge pour gommer des événements. Passe encore qu’on nous demande de ne pas trop pousser les hauts cris. Mais qu’on se mette à rêver de récupérer l’Est après ce qui s’est passé, de l’embrigader au service des services, voilà qui dépasse l’entendement».
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