Les cyclistes en salle le savent : on ne va pas bien loin sur un vélo d’appartement. Les moulinets qu’on s’impose au fil des minutes, loin de produire sur les méninges l’effet dynamo escompté, ne servent le plus souvent qu’à broyer du noir. Plus on pédale, plus on a la sinistre impression de creuser son tunnel avec les pieds. Et quand enfin on s’arrête, épuisé d’avoir donné tant d’énergie au plus sombre de soi-même, on se relève titubant, crampeux et un chouia honteux d’avoir infligé à sa personne les gestes ridicules du hamster et la mentalité du condamné, contraint à l’exercice parce qu’on ne l’achèvera qu’au meilleur de sa forme. C’est que lorsqu’on a la chance de posséder deux jambes valides et le statut virtuel de piéton, la tentation est forte, quasiment instinctive, de s’en servir. Mais où, sans se prendre toute une rangée de rétroviseurs dans les reins ? Vient le jour où le se dit qu’on tâterait bien du paysage, qu’un vélo, avant on s’en servait pour se déplacer. Alors on s’offre avec un rien de jubilation, comme qui a franchi une ligne réservée, la brave mule mécanique, naguère apanage exclusif du marchand de kaak. Et non, ayant déjà fait le tour de sa chambre en quatre-vingt jours, on ne remettra quand même pas ça au parking, à tourner en rond avec les enfants ! Le porte-vélo d’abord, et puis on va en repérage. Cherche piste cyclable, pas trop longue (pour le retour), pas trop heurtée, pas trop fréquentée par les engins motorisés. On vous dit qu’il y a la petite route qui part de la nouvelle église et se déroule toute lisse avant de se creuser dans un vallon pour remonter sec vers la fabrique de sérums. Alors on part. Pour la fabrique, on verra plus tard, quand les jambes auront bien appris à tourner. L’église est en chantier. Il y a bien là quelques ados qui cherchent à se connaître comme dans la Bible. Sinon, personne. On est comme ému, au premier coup de pédale. Comme la première fois où, à cinq-six ans, on n’a plus senti la main qui tenait la selle. Comme au même âge, quand on a lu tout seul sa première phrase. Alors on file, comme un grand qu’on est depuis longtemps. Quelque part sur la gauche, un petit verger exhale ses pommes. Un rien de fermentation, une idée de cidre vous monte à la tête. La route n’a pas été réasphaltée depuis belle lurette. Les cratères vous font légèrement claquer des dents. Un peu plus loin, pas de chance, la municipalité s’est piquée de désinsectiser. On se prend un nuage de fumigation, mais on pédale en essayant de ne pas respirer, le temps que ça passe. Le vent dans les cheveux, on se prend pour une plante. C’est poncif, mais c’est tellement bon ! Dos d’ânes. À négocier debout, pour l’élégance du geste. Une danse. C’est qu’elle a de la grâce, la bougresse à deux roues. Et tout à coup, dur dans les jambes. La route accuse une petite côte. On n’avait pas vu. Au sixième tour, on ne la sentira plus. Au vingtième, on est gavé de sève. Le soleil se couche. Les ados se tiennent la main sous le porche. On a les muscles en capilotade et dans la tête, pour une fois, ça tourne bien rond !
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Les cyclistes en salle le savent : on ne va pas bien loin sur un vélo d’appartement. Les moulinets qu’on s’impose au fil des minutes, loin de produire sur les méninges l’effet dynamo escompté, ne servent le plus souvent qu’à broyer du noir. Plus on pédale, plus on a la sinistre impression de creuser son tunnel avec les pieds. Et quand enfin on s’arrête, épuisé d’avoir donné tant d’énergie au plus sombre de soi-même, on se relève titubant, crampeux et un chouia honteux d’avoir infligé à sa personne les gestes ridicules du hamster et la mentalité du condamné, contraint à l’exercice parce qu’on ne l’achèvera qu’au meilleur de sa forme. C’est que lorsqu’on a la chance de posséder deux jambes valides et le statut virtuel de piéton, la tentation est forte, quasiment instinctive, de s’en...