Rendez-vous va être pris avec Boutros Boutros-Ghali très précisément cent jours avant l’ouverture du 9e Sommet de la francophonie à Beyrouth. Cent jours – un de ces chiffres ronds qui sont parfois bien commodes – pour lui demander, entre autres, si le mouvement francophone, aujourd’hui enjeu politique autant que culturel, n’est pas trop tributaire du rythme auquel ont lieu les sommets : une fois tous les deux ans. Une sympathique effervescence, une louable mobilisation de toutes les énergies se produit alors, sorte d’accélération de l’histoire qui culmine dans la tenue du sommet lui-même. Après quoi on assiste à un tassement, à un reflux de l’intérêt. Le zélé comité du suivi continue évidemment de travailler, mais les journaux se dépêchent de passer à autre chose, si tant est qu’ils se soient jamais fait les champions de la cause francophone. Car c’est plutôt l’indifférence qui prévaudrait dans la maison-mère. L’Académie de la carpette Heureusement, diverses instances distillent à longueur d’année des informations sur le sujet, nous envoyant des signaux épars qu’il suffit parfois de mettre en regard pour en tirer un enseignement. Parmi celles-ci, l’Académie de la carpette, de création récente et à l’intitulé particulièrement réjouissant. Ses onze membres sont des durs à cuire faisant profession de protectionnisme face à un insidieux envahisseur : le pidgin-américain, tout juste bon pour épater gogos et snobinards. Un peu sur le modèle du prix Iznogood sanctionnant un homme politique ayant commis une grosse – bévue – cette année Philippe Séguin – ils décernent une palme d’indignité civique à une personnalité – cette année le ministre de la Défense Alain Richard – qui se serait rendu coupable de collusion avec l’ennemi. Affichant des préoccupations semblables mais usant d’une méthode moins pugnace, l’Apfa (Association pour la promotion du français des affaires) s’efforce d’acclimater dans la langue de Molière, et cela avec autant de tact que d’intelligence, des termes et des expressions étrangères qui viennent régulièrement enrichir le lexique qu’elle édite à l’usage des milieux concernés. C’est également dans le registre studieux que se situe l’action de l’infatigable Stelio Farandjis, sur la brèche depuis que le secrétariat général du Haut Conseil de la francophonie lui fut confié par François Mitterrand. «On me chasse par la porte, je reviens par la fenêtre», se plaît-il à répéter à ceux qui mettraient en doute l’utilité de cette instance aujourd’hui présidée par Jacques Chirac. Véritable bête de colloques – comme on parle d’une bête de scène – il ne semble jamais à court d’idées pour organiser rencontres et débats, outre la session annuelle du Haut Conseil. Il est aussi le maître d’œuvre de l’énorme dossier sur L’état de la francophonie dans le monde qui paraît tous les deux ans. Viennent tout juste de sortir les actes du séminaire qu’il avait dirigé en février dernier à l’IMA sous le titre L’arabofrancophonie, une réalité, un projet. Forgé par lui voici quelques lustres, ce néologisme d’«arabofrancophonie» resurgit à point nommé avant la tenue du sommet de Beyrouth. Les dix mots Les multiples manifestations organisées par le Centre Wallonie-Bruxelles se voulaient elles aussi comme un avant-propos à ce sommet. Et, lors de leur inauguration, notre ministre de la Culture, Ghassan Salamé, a eu l’habileté de désamorcer par avance les critiques dont pourrait faire l’objet le choix de son thème, l’expression de «dialogue des cultures» rendant un peu le son d’un sujet pour thésards. Il a su faire valoir d’une part que, depuis un siècle et demi, la très nombreuse diaspora libanaise s’est toujours montrée «ouverte à l’hybridation et au métissage», et cela dans tous ses pays d’accueil et, de l’autre, qu’au sortir de la guerre, les habitants du pays du Cèdre ont prouvé de façon exemplaire leur capacité à reprendre le dialogue après l’avoir interrompu. Pour Ghassan Salamé, tout dialogue reste néanmoins une expérience périlleuse car il revient dans son principe à reconnaître la légitimité de l’autre et comporte de ce fait le risque de changer au contact de cet interlocuteur. C’était parler d’or pour ce qui concerne le Liban mais aussi, plus largement, tous les pays qui ont le français en partage sur les cinq continents. Remis la même semaine, les prix du Concours international des dix mots de la francophonie faisaient eux aussi office de pense-bête, à la veille des vacances. Depuis la création de ce concours par l’Afal (Association française d’amitié et de liaison), présidée par Jacques Godfrain, député de l’Aveyron, la délégation générale à la langue française tire à deux cent mille exemplaires une plaquette présentant les conditions de participation ainsi que les dix mots - pour l’édition 2001, et dans le désordre, beauté, flamme, nuance, inspiré, encore, utopie, oiseau, quelqu’un, kyrielle, voyager – autour desquels il s’agit d’imaginer un message de paix et d’amitié. Face aux trois prix qui récompensent de jeunes Français, dix vont aux participants étrangers, de loin les plus nombreux. Ainsi quelque mille sept cent textes provenant de plus de cinquante pays différents sont-ils parvenus aux membres du jury. Avec plus de la moitié des concurrents – cent envois pour le seul Cameroun - l’Afrique apparaît aujourd’hui comme un authentique vivier de la francophonie. Classé après Madagascar et Haïti pour la participation, le Liban faisait plutôt figure d’élève moyen. Christine Moarbes a malgré tout obtenu le 3e prix. Restée à Beyrouth, elle n’a pu le recevoir des mains du président de l’Assemblée nationale, Raymond Formi, qui, en francophone convaincu, s’est lui-même livré avec beaucoup d’esprit à l’exercice, entrelardant des dix mots imposés un bref récit de son parcours.
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