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Actualités - Chronologies

PARIS – de Mirèse AKAR

Durant les trois premières décennies du XIXe siècle, Beyrouth n’était qu’une ville de second rang à laquelle d’autres cités plus dynamiques de Méditerranée orientale, telles Alexandrie ou Smyrne, n’avaient aucun mal à damer le pion. Avec ses quelque quatre mille habitants et des maisons modestes dispersées au milieu de ce qui semblait tenir à la fois du jardin d’agrément et de l’exploitation maraîchère, elle exauçait par avance le souhait d’Alphonse Allais que les villes soient construites à la campagne. Une soudaine mutation Une conjonction de circonstances allait bientôt provoquer sa soudaine mutation. C’est d’abord son occupation (1832-1840) par Ibrahim Pacha, le fils de Méhémet Ali, qui la hisse au rang de siège de wilayet, l’engageant à entrer de plain-pied dans la modernité. Les vapeurs commencent à s’y arrêter et les pionniers du voyage en Orient ne tardent pas à en faire une destination à la mode tandis qu’y fleurissent commerces et hôtels. Ce sera ensuite, lors des affrontements de 1860 entre chrétiens et druze, l’envoi par Napoléon III d’un corps expéditionnaire de huit mille hommes qu’il s’agit de loger, de nourrir et de distraire. On voit apparaître de nouveaux bâtiments administratifs face à des souks qui regorgent de «nouveautés», des cabarets et des «cafés chantants». La transformation de Beyrouth va se poursuivre, et c’est en quelque sorte son changement à vue, entre 1840 et 1918, que nous propose d’observer, jusqu’au 10 juin à l’IMA, l’exposition de photographies anciennes tirées de la collection de Fouad Debbas. Celui-ci publie simultanément aux éditions Marval un album qui les reproduit toutes et dont il signe le préambule historique. Les premiers studios Car il se trouve justement que l’invention du daguerréotype coïncide avec cette montée en puissance de Beyrouth. Le premier studio de photographie du Proche-Orient y est ouvert en 1845 par un Hollandais qui, sans doute pour appâter les clients, se dit «Theodore Leeuw de Paris». Mais il n’égalera pas la réputation de celui de Félix Bonfils, arrivé au Liban en 1865 et qui avec sa femme Lydie et son fils Adrien en viendront à proposer un catalogue riche de mille six cents clichés. Parce qu’ils ont opéré sans relâche dans la région, on est souvent tenté d’attribuer à l’un ou l’autre d’entre eux des vues qui ne portent nullement l’estampille de la Maison Bonfils. S’ils sont largement représentés dans l’exposition de l’IMA, celle-ci donne en fait à voir le travail de plus d’une vingtaine de photographes dont quelques émules libanais qui avaient eux aussi pignon sur rue et ne manquaient pas de talent. Parmi eux figure un certain Louis Saboungi qui contribua même au progrès de la technique photographique en déposant des brevets d’invention. « Incomparable» On peut regretter que Maxime du Camp, arrivé avec les premières cohortes de voyageurs, ait trouvé le moyen de rater ses clichés. Il y alla toutefois de quelques précieux commentaires. «Pauvrette et sans grandeur», Beyrouth ne lui avait pas moins paru «incomparable» : «une retraite faite pour les contemplatifs». Cela en raison de son cadre agreste de myrtes et de figuiers de barbarie ainsi que de son magnifique arrière-plan de montagnes. Un spectaculaire panorama à 360° de Louis de Clercq (1859) faisait d’elle la «cité des jardins», cet aspect champêtre et débonnaire ayant continué longtemps de faire son charme, et jusque dans un XXe siècle déjà avancé. Ainsi, quand ils photographiaient, en 1890, une caravane de chameaux et un troupeau de moutons dans la Forêt des Pins, ou encore, en 1895, des ânes sur la route de Damas, les Bonfils n’avaient pas le sentiment de montrer un spectacle incongru. Défilent à côté, comme autant de repères à connotation sentimentale, la baie de Zeitouneh avec son mythique hôtel Bassoul (qui se glorifiait de posséder la première baignoire du Proche-Orient !), le College Hall du Syrian Protestant College (1875) aux allures d’aimable bunker ou, dans le quartier de Rmeileh, la gare centrale (1896) qui voudrait manifestement en imposer alors qu’on ne peut s’empêcher de lui trouver un petit air provincial assez attendrissant. Un kiosque à musique Devant bien des photos, c’est la toponymie qui crée le sentiment de familiarité, et nous croyons voir ce que nous avons effectivement connu en surimpression du souk el-Jamil de 1895, de la place Assour de 1905 ou de la rue Bliss de 1910, montrée en ligne de fuite. Dans d’autres cas, il est impossible d’invoquer le moindre souvenir. Par exemple devant la seule photo connue attestant l’existence de remparts qui ceinturaient Beyrouth et dont des historiens malavisés s’obstinaient à nier l’existence. Et que dire du kiosque à musique qui, en 1900, ornait le centre de la place des Canons sinon qu’on savait mieux vivre en ce temps-là et que son emplacement devrait être pieusement marqué d’une pierre blanche dans le futur centre-ville où pas plus Dieu qu’un Beyrouthin de souche ne sera capable de reconnaître les siens ?
Durant les trois premières décennies du XIXe siècle, Beyrouth n’était qu’une ville de second rang à laquelle d’autres cités plus dynamiques de Méditerranée orientale, telles Alexandrie ou Smyrne, n’avaient aucun mal à damer le pion. Avec ses quelque quatre mille habitants et des maisons modestes dispersées au milieu de ce qui semblait tenir à la fois du jardin d’agrément et de l’exploitation maraîchère, elle exauçait par avance le souhait d’Alphonse Allais que les villes soient construites à la campagne. Une soudaine mutation Une conjonction de circonstances allait bientôt provoquer sa soudaine mutation. C’est d’abord son occupation (1832-1840) par Ibrahim Pacha, le fils de Méhémet Ali, qui la hisse au rang de siège de wilayet, l’engageant à entrer de plain-pied dans la modernité. Les vapeurs...