Kandahar, l’un des films qui concourent cette année pour la Palme d’or, consacre la maîtrise et la force expressive de la caméra de Mohsen Makhmalbaf et montre qu’Abbas Kiarostami n’est plus le seul maître du cinéma iranien. Lorsqu’il n’écrit pas un scénario pour sa fille Samira (Le tableau noir avait reçu le Prix du jury l’an passé à Cannes), Makhmalbaf se signale par des films d’une redoutable intelligence et par une propension à révéler l’aspect fantastique des lieux qu’il parcourt de son objectif. Et cela est d’autant plus vrai dans Kandahar que l’intrigue est en partie conditionnée par un phénomène naturel aux effets les plus mystérieux qui soient : une éclipse. Tout comme dans La Porte, son sketch des Contes de Kish (1999), Makhmalbaf perd ses personnages dans d’immenses étendues, plates ou au contraire tourmentées, d’une nature résolument hostile. Ces personnages en acquièrent une fragilité renouvelée et toutes leurs actions et celles des individus qu’ils sont amenés à côtoyer en prennent une portée toute relative, qui se heurte aux contreforts des montagnes ou qui se dissout dans un horizon à perte de vue. Si l’intellectuel de Kiarostami, dans Le goût de la cerise, recherche une âme plus fruste mais compatissante qui l’aide à se suicider, Nafas, une jeune Afghane aux yeux clairs réfugiée au Canada, va au contraire solliciter cette même aide pour retrouver sa jeune sœur à Kandahar et l’empêcher de mettre fin à ses jours juste avant l’éclipse. Sa route l’amènera à être confrontée à des lieux, des gens et des situations à ce point impensables que cette histoire réaliste (et tirée indirectement d’un fait réel) en prend un aspect halluciné. Triomphe de l’ombre Certains plans d’une charrette perdue dans la plaine et d’où émerge une paire de prothèses des membres inférieurs frappent l’œil et on se demande si l’on ne se trouve pas en plein paysage surréaliste. Pareillement, ces silhouettes multicolores de femmes voilées qui se rendent à un mariage forment une troupe irréelle, tranchant violemment avec les couleurs terreuses des alentours. Par contraste, les images d’enfants qu’on abrutit à l’étude forcée de textes religieux, avec une kalachnikov pour rosaire, représentent une redoutable vision d’une réalité sinistre. Kandahar est donc une plongée dans un monde de la démence, mais sans cris et sans fureur, d’où émergent Nafas, un docteur, un Noir américain ex-moudjahid, un mutilé pour qui le burqa (tchador) devient déguisement protecteur. Quand Makhmalbaf filme des malheureux que des mines ont mutilés, et qui s’agglomèrent autour des tentes de la Croix-Rouge pour récupérer une prothèse d’un autre âge qu’ils auront attendue un an, il le fait sans détours, montrant les membres absents à la manière d’un documentaire clinique. Ces prothèses, finalement parachutées, ils les accueilleront comme le messie et l’espace d’un instant, les paralytiques, chevauchant leurs béquilles, auront donné l’impression d’avoir récupéré leur jambe comme par miracle. En une heure et demie, Makhmalbaf aura fait le tour de la question. On ne saura jamais si Nafas aura abouti dans sa quête. Ou plutôt, on peut penser qu’elle aura été interceptée en cours de route, ne serait-ce que parce qu’elle trimballe un petit magnétophone où elle consigne toutes ses impressions. Dès lors, il ne reste plus que le désespoir, qu’à contempler le triomphe de l’ombre qui subjugue tout.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Kandahar, l’un des films qui concourent cette année pour la Palme d’or, consacre la maîtrise et la force expressive de la caméra de Mohsen Makhmalbaf et montre qu’Abbas Kiarostami n’est plus le seul maître du cinéma iranien. Lorsqu’il n’écrit pas un scénario pour sa fille Samira (Le tableau noir avait reçu le Prix du jury l’an passé à Cannes), Makhmalbaf se signale par des films d’une redoutable intelligence et par une propension à révéler l’aspect fantastique des lieux qu’il parcourt de son objectif. Et cela est d’autant plus vrai dans Kandahar que l’intrigue est en partie conditionnée par un phénomène naturel aux effets les plus mystérieux qui soient : une éclipse. Tout comme dans La Porte, son sketch des Contes de Kish (1999), Makhmalbaf perd ses personnages dans d’immenses étendues, plates...