Un coup de feu retentit. Puis un autre. Devant une tente dressée sur des gravats de béton, une vieille femme prépare le thé, sans broncher. À ses côtés, son mari, fixé à sa chaise de plastique, égrène son chapelet en méditant. «Ne vous inquiétez pas, marmonne le septuagénaire en replaçant son keffieh sur la tête. Ce n’est que la routine quotidienne, rien de spécial». Tout autour, la scène rappelle les lendemains d’un tremblement de terre. Des enfants pieds nus cherchent leurs babioles parmi les amas d’éclats de verre et de canettes de coca, les femmes s’abreuvent d’un container marqué UN, les hommes déambulent sur les ruines ou ronflent sur des moquettes dans la chaleur accablante. En contrebas, à l’entrée du camp de Khan Younès, des soldats israéliens contrôlent l’accès à la route qui mène vers l’agrégat de colonies de Gush Katif. Ce point de friction, baptisé la Porte de Touffah, pouvait se vanter jusqu’à récemment d’être l’un des lieux de prédilection des lanceurs de pierres qui se déchaînaient sur les chars d’assaut stationnés sur des plates-formes de sable et pointant leurs canons dans leur direction. Auparavant, des francs-tireurs palestiniens camouflés derrière des bloc de ciment, procédaient à des échanges de tirs avec leurs homologues israéliens. Mais depuis les dernières incursions israéliennes, la Porte de Touffah ressemble davantage à une ville fantôme qu’à une ligne de front, surtout à la tombée de la nuit. «Ils peuvent bombarder à n’importe quel moment, avertit Abou Hassan, un réfugié de la guerre de 1948. C’est trop dangereux de dormir sous les tentes. Nous devons aller chez la famille à l’intérieur du camp. Et même là-bas, nous ne sommes pas en sécurité». Depuis le début de l’intifada, les camps de réfugiés des territoires occupés sont davantage exposés aux hostilités, en raison de leur position stratégique, à la périphérie des villes et en bordure des colonies israéliennes. La bande de Gaza – dont la population est constituée de 85 % de réfugiés –, et particulièrement sa moitié sud incluant Khan Younès et Rafah, sont devenus célèbres pour leurs foyers de tension et leurs cortèges de martyrs. «Il n’y a pas un coin de la maison qui ait été épargné par les balles, affirme Nabil, l’un des 14 enfants de Abou Hassan, pointant le doigt sur les trous de tailles variées dans les murs. On ne peut plus rester ici». Dans la chambre des gamins, des colonnes de sacs de sable ont remplacé les fenêtres cassées, transformant la pièce en guérite militaire. Au sous-sol, dans l’humidité poussiéreuse, deux tentes de toile ont été érigées. «On doit tous s’entasser là-dedans, admet Nabil un peu honteux. Nous n’avons pas le choix, les enfants tremblent de peur». Au camp de Rafah, jouxtant la frontière égyptienne, la situation n’est guère plus réjouissante. Dans le mois précédent, plus d’une vingtaine de logements ont été écrasés par les bulldozers de l’armée israélienne. Mais contrairement à leurs frères de Khan Younès, les habitants de l’extrême sud ne peuvent fouiller les décombres pour tenter de récupérer leurs affaires. Un abri militaire israélien de la forme d’un ovni veille et interdit de s’approcher de la zone sinistrée. «Ils ne se gênent pas pour nous tirer dessus, déclare un homme frustré. Nous n’avons aucune protection. Feesh sulta hown ! (il n’y a pas d’autorité palestinienne ici). Ce sont tous des voleurs de toute façon». Dans le sud de la bande de Gaza, ce sont les groupuscules armés des comités de résistance populaire qui supplantent aujourd’hui le pouvoir officiel. Composés essentiellement d’éléments de la sécurité palestinienne appartenant au Fateh, l’organisation de Yasser Arafat, qui leur fournit également l’arsenal militaire et les munitions, ils se sont implantés là où la crédibilité de l’Autorité palestinienne en matière de sécurité était déjà fortement effritée. À Rafah, la popularité des comités n’est plus à tester : lors des obsèques de trois des leurs, des dizaines de milliers de sympathisants se sont mobilisés dans les rues sablonneuses du bidonville pour rendre hommage aux disparus. L’étranglement économique Hassan, Nabil et leur père reviennent de la mosquée. Depuis que le bouclage des territoires autonomes les empêche de traverser en Israël pour travailler, ils épuisent leurs journées à rêver d’horizons plus cléments. «J’ai construit des logements en Israël pendant 15 ans, déclare Nabil, qui parle couramment l’hébreu, je recevais un salaire de 700 dollars par mois, maintenant, nous dépendons complètement des autres». Cette situation économique précaire frappe l’écrasante majorité des 150 000 habitants de Khan Younès et Rafah. Depuis que l’armée israélienne a décidé de tronçonner la bande de Gaza en trois secteurs par mesure de sécurité, la zone sud est encore davantage isolée. Les employés et les étudiants qui tentent de se rendre dans la ville via la route principale sont priés de rebrousser chemin à la tourelle de contrôle israélienne ou doivent patienter des heures à bord de leur véhicule avant d’arriver à destination. Lorsque toute les issues sont bloquées, les Palestiniens sont contraints d’emprunter le littoral, au risque d’être la cible des tirs de soldats israéliens qui surveillent toute la côte sud. «On ne peut plus aller pêcher, l’accès à la mer est interdit, nous devons donc faire venir du poisson de Gaza par taxis. Mais la procédure est longue et coûteuse : 50 dollars de transport par jour. Et quand il n’est pas frais, nous devons le jeter», se plaint un vieux pêcheur du souk de Khan Younès. Les marchands de fruits et légumes ne sont pas d’humeur plus enthousiaste. «Personne n’a d’argent donc personne n’achète», témoigne tristement l’un d’entre eux. «Il y a un gaspillage inouï, même si nous baissons les prix. Habituellement, nous ne gagnons pas plus de trois dollars par jour», ajoute-t-il. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ainsi que l’Unrwa, l’agence de l’Onu pour l’aide aux réfugiés palestiniens, ont tous deux mis sur pied des programmes d’urgence pour venir au secours des réfugiés. «Les demandes excèdent nos capacités, avoue Akl Abou Chamala, le représentant sur le terrain dans la bande de Gaza, nous dépendons de la bonne volonté des pays donateurs». De la chambre de Nabil, l’écho des tirs résonne avec fracas. Des pointillés de feu rougeoyants séparent les militants des comités de résistance des soldats israéliens. «Nous avons commencé cette guerre des pierres pour que le monde s’attarde à notre cause. Mais cela n’a rien changé. Nous sommes toujours aussi vulnérables et abandonnés. Seul Dieu peut nous aider», confie Abou Hassan. Les ombres s’éclipsent sur les façades du camp de Khan Younès gribouillées de graffitis représentant des commandos armés et des autobus piégés. Le taxi orangé roule rapidement dans les avenues lugubres. Devant une station d’essence, le chauffeur se retourne : «Benzine, on a». Pas de rationnement de ce côté. Gracieuseté du monde arabe.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Un coup de feu retentit. Puis un autre. Devant une tente dressée sur des gravats de béton, une vieille femme prépare le thé, sans broncher. À ses côtés, son mari, fixé à sa chaise de plastique, égrène son chapelet en méditant. «Ne vous inquiétez pas, marmonne le septuagénaire en replaçant son keffieh sur la tête. Ce n’est que la routine quotidienne, rien de spécial». Tout autour, la scène rappelle les lendemains d’un tremblement de terre. Des enfants pieds nus cherchent leurs babioles parmi les amas d’éclats de verre et de canettes de coca, les femmes s’abreuvent d’un container marqué UN, les hommes déambulent sur les ruines ou ronflent sur des moquettes dans la chaleur accablante. En contrebas, à l’entrée du camp de Khan Younès, des soldats israéliens contrôlent l’accès à la route qui mène...