C’était vers le milieu des années soixante, un jour de soleil, à l’heure du muezzin. Pressentait-elle la désaffection, cette petite femme sèche et brune qui s’efforçait de faire chanter les sirènes au fond de sa voix cassée ? Aimez votre langue . Elle insistait jusqu’à l’hypnose. Aimez votre langue. Là était tout son programme : nous arracher dès la douzième la promesse d’aimer l’arabe, une langue qui n’avait rien à donner aux enfants. Une langue que nos parents eux-mêmes, pupilles des différentes missions étrangères qui les éduquaient dans leurs cultures respectives, avaient fini par reléguer au rang du «petit plus» exotique qui parachève une formation. Aujourd’hui encore, les cours d’arabe du cycle primaire ont à l’oreille du profane l’incongruité de l’Opéra de Pékin : un bain phonétique composé de mots choisis pour leur résonance par des maquignons loufoques sans autre considération pour le sens qu’ils charrient. Ne parlons pas des livres : quel entomologiste a choisi de désigner par farfour ou zarzour cet insecte (ou est-ce un oiseau ?) informe, plus gros que la tête du petit garçon qui le porte (ou est-ce un singe ? L’illustrateur ignore désespérément le sens esthétique des enfants et insulte à chaque page leur intelligence naissante. Quant à ces créatures étranges, elles ont pour fonction essentielle le verbe zara qui signifie visiter. Est-ce à la suite d’une ingestion massive de ces rudiments linguistiques que les présentateurs du journal télévisé continuent à considérer cet acte comme un événement ? Aimez l’arabe, disait donc mademoiselle Karam. Elle pressentait déjà la force de persuasion qu’il lui faudrait déployer pour pallier l’absence de séduction d’une langue qui tenait déjà plus de l’officiel que du maternel. C’était l’époque des derniers feux du Festival de Baalbeck. Feyrouz touchait à l’acmé de sa carrière, et Zaki Nassif avait sauvé des aléas de la tradition orale un patrimoine musical tellurique et fougueux, digne de figurer aujourd’hui au rang des plus belles compositions de «World Music». Me reviennent les premiers accents d’une dabké : Chatti ya dinyi et nous, tout petits, priant la pluie de pleuvoir pour que pousse le blé et prospèrent les moissons. Et nous, tout petits, investis de cette mission grandiose : arroser de mots qui chantent une terre enfin nôtre. Une terre pour laquelle nous avions retrouvé la signification d’une danse ancestrale : taper du pied les dieux nourriciers enfouis sous le sable, les réveiller pour qu’ils «veillent au grain», et les réveiller en arabe parce qu’ils sont du Liban. Ce pouvoir incantatoire et magique d’une langue, non plus maternelle mais dont nous étions devenues les mères, n’a plus jamais cessé de me fasciner. Après Anis Freiha, Mikhail Naimé, Bechara el-Khoury (le poète), il fut moins rébarbatif d’aborder les classiques : al-Jahez ou encore al-Mutanabbi dans le désordre des morceaux choisis. Leur imaginaire avait le scintillement des mirages, leur sagesse, la violence contenue des traditions nomades, et leurs vers, ce petit rien dans la hanche et le pas chaloupé des dromadaires. Il avait suffi d’une dabké, mais rien n’empêche d’essayer autre chose !
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’était vers le milieu des années soixante, un jour de soleil, à l’heure du muezzin. Pressentait-elle la désaffection, cette petite femme sèche et brune qui s’efforçait de faire chanter les sirènes au fond de sa voix cassée ? Aimez votre langue . Elle insistait jusqu’à l’hypnose. Aimez votre langue. Là était tout son programme : nous arracher dès la douzième la promesse d’aimer l’arabe, une langue qui n’avait rien à donner aux enfants. Une langue que nos parents eux-mêmes, pupilles des différentes missions étrangères qui les éduquaient dans leurs cultures respectives, avaient fini par reléguer au rang du «petit plus» exotique qui parachève une formation. Aujourd’hui encore, les cours d’arabe du cycle primaire ont à l’oreille du profane l’incongruité de l’Opéra de Pékin : un bain...