Des millions de volumes annuels, des milliards de pages imprimées, des millions de tours de rotatives, des tonnes de papier, d’encre et de colle sont la parfaite démonstration de l’importance et de la puissance de l’imprimerie libanaise. Capable de produire davantage, la profession double ses efforts pour maintenir le cap dans une période de crise et de déconvenues. Le Liban a diffusé culture et connaissance dans le monde arabe et a donné une nouvelle dimension à l’industrie de l’imprimerie au Moyen-Orient. Pionniers de cette industrie qui remonte à plus de 400 ans, les imprimeurs libanais ont acquis une expérience et un savoir-faire qui les distinguent des pays de la région. Ainsi, malgré d’innombrables difficultés, nombreux sont ceux qui considèrent que la production locale représente toujours une part importante du marché et demeure compétitive tant au niveau du prix que de la qualité. «Le Liban est toujours l’imprimerie du Moyen-Orient, assure Élie Raphaël, directeur adjoint de l’imprimerie Arab Printing Press. Les pays voisins préfèrent toujours venir imprimer au Liban. En Égypte et en Arabie séoudite par exemple, les imprimeries sont dotées de nouveaux équipements mais le produit fini reste sans goût. Elles ont également un problème de main-d’œuvre qualifiée et de savoir-faire. Les professionnels de ces pays viennent sans cesse débaucher les Libanais en leur proposant des salaires élevés». Pourtant, pour Myrna Matar, directrice des Imprimeries de l’Annonce, «nous sommes les mieux équipés en nouvelles technologies, mais le Liban n’est plus l’imprimerie du Moyen-Orient. Les gens n’impriment plus là ou ailleurs, car la crise se fait sentir partout dans la région. Les activités ont diminué de 75 %». Nayef Zalloum, PDG de Luna Press, remarque aussi : «Avant la guerre, nous étions environ 1 100 imprimeurs. Mais avec les événements, les pays avoisinants se sont passé de nous et les meilleurs techniciens ont émigré. Aujourd’hui, il faut que l’État prenne des mesures de protection car les pays du Golfe nous soustraient une partie des commandes locales». En effet, il y a quelques mois, Dubaï a été déclarée «Media City». Pour promouvoir l’industrie et augmenter la production du pays, les taxes et les droits de douanes sont annulés et aucune formalité n’est exigée. En Arabie séoudite, il est aussi possible aujourd’hui d’imprimer des revues. Alors qu’il y a deux ans, les commandes se faisaient au profit des imprimeurs libanais. Produire plus, mais à quel prix ! Afin de rester compétitifs et couvrir les besoins grandissants des différents marchés, les imprimeurs libanais font des investissements colossaux. Aujourd’hui, pour rentabiliser il faut travailler 24h sur 24. «Afin de rester performant, nous investissons dans des machines dernier cri, explique Mansour Chelala, PDG de Scope for Printing and Packaging SARL. Mais un petit imprimeur nous concurrence avec un matériel qui date de 20 ans. Aujourd’hui, pour garder le client, nous sommes contraints à nous aligner à son niveau». En effet, aucune loi ne les protège de ceux qui investissent dans des machines usagées, achetées à 20 et 25 % du prix d’une nouvelle machine. Par ailleurs, la concurrence se fait uniquement au niveau des prix. Le service, le professionnalisme, les équipements, le savoir-faire sont négligés par le client qui ne tient compte que du prix. «Dans le temps, on disait que la qualité a son prix. Aujourd’hui, le marché local ne recherche plus la qualité», constate Myrna Matar. Enfin, pour perdurer dans ce contexte de crise économique, les imprimeurs réclament la baisse des coûts de production. «Nous n’arrivons pas à concurrencer les marchés régionaux afin d’exporter, car nos coûts de production sont très élevés, regrette Nayef Zalloum. La taxe douanière sur le papier a été diminuée de 1 % pour passer à 5 %, mais cette différence est dérisoire. Il faudrait l’annuler et diminuer aussi la taxe sur le carton qui est de 12 %». Divers autres coûts sont encore à prendre en compte, comme la main-d’œuvre qui constitue un souci majeur des imprimeurs. «Nous avons une main-d’œuvre qualifiée qui nous coûte cher et la Sécurité sociale est l’une des plus élevées dans le monde arabe, déclare Ziad Serhan, directeur associé de SPS. De plus, le prix de l’électricité ne nous avantage pas. Tout cela n’est pas à notre avantage, car actuellement l’imprimerie est une industrie». «Le coût du transport aérien est élevé, cela n’encourage pas l’export, ajoute Élie Raphaël. Il faudrait avoir des tarifs avantageux pour les industriels. C’est comme si toutes ces formalités administratives étaient exigées pour nous empêcher d’exporter ! Le temps n’a pas de valeur aux yeux de l’État. Pour accomplir les formalités, cela peut demander un mois, ce qui nous fait perdre une affaire car les délais de livraison sont limités». Un souci supplémentaire est souligné par Mansour Chelala : «Au niveau financier, il reste encore beaucoup à faire, étant donné que les banques sont assez rigides. Il n’existe pas de politique d’encouragement pour la mise en œuvre de capitaux financiers. En tant qu’industriels, nous créons des emplois mais nos projets d’expansion sont difficiles à planifier». L’union, la force qui fait défaut Dans un secteur où la concurrence fait rage, la survie devrait passer par une coopération entre imprimeurs, coopération encore insuffisante. «Tout le monde rejette la faute sur l’État, s’étonne Mansour Chelala. Mais il faudrait commencer par nous-mêmes, au niveau des imprimeurs. Déjà, au sein même du syndicat, tout le monde n’est pas d’accord ; alors comment arriver à des résultats favorables ? Si notre position était solidaire, tout le monde pourrait travailler, rentrer dans ses frais et réaliser l’expansion voulue». «Le syndicat n’est pas aussi actif qu’il devrait être, ajoute Élie Raphaël. À cause de la forte concurrence et de la crise actuelle, il y a beaucoup de problèmes entre les imprimeries qui se disputent à propos des clients. C’est bien dommage ! Finalement, personne ne collabore pour chercher à revaloriser l’industrie de l’imprimerie et de l’art graphique, et à améliorer l’image du Liban». L’export, une question de survie Le marché étant très restreint et les bons clients n’étant pas nombreux, le marché local n’est pas très prometteur, surtout dans des conditions économiques difficiles. Le salut réside sans doute dans l’exportation. «Il faut rétablir la situation au plus vite, car sans export nous ne pouvons pas survivre, déclare Ziad Serhan. Le marché local est saturé, il y a plus d’offre que de demande. Nous pourrions produire le double de ce que nous imprimons actuellement. Le recours à l’export est la seule chance de poursuivre nos investissements et de rendre à cette industrie son importance». Mansour Chelala est du même avis : «La situation n’est plus viable pour tout le monde. Il y a un grand nombre d’imprimeurs et si chacun continue à faire du dumping, beaucoup d’imprimeries vont disparaître. Les imprimeurs qui ont fait d’importants investissements ne peuvent se résoudre à voir leur matériel vieillir sans tourner. Notre seul recours actuellement est l’export. Nous exportons vers la France en profitant de la main-d’œuvre qui est moins chère et en offrant une marge de 30 à 35 % sur les prix. Cependant, nous avons des contraintes de temps et nos délais de livraison sont souvent longs. Nous ne pouvons réaliser les commandes qui exigent une livraison rapide». La solution semble évidente ; encore faut-il pouvoir la mettre en œuvre.
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