Pris au piège entre raids aériens de l’Otan, combats au sol et opérations de nettoyage ethnique, des dizaines de milliers de Kosovars sont coupés de toute aide humanitaire et souffrent déjà de la faim. Le 31 mars, la directrice du programme alimentaire mondial (PAM) de l’Onu, Catherine Bertini, lançait un cri d’alarme : des centaines de milliers d’Albanais au Kosovo sont menacés de famine «d’ici 10 à 15 jours». Onze jours plus tard, les témoignages de réfugiés récemment arrivés en Albanie et les estimations des spécialistes font craindre le pire. «La situation alimentaire est très très difficile pour les gens pris au piège dans les zones contrôlées par l’UCK (Armée de libération du Kosovo), qui avaient pour la plupart été attaquées cet été et ne disposaient pratiquement d’aucun stock», assure Cyril Ferrand, agronome à l’ONG Action contre la faim, actuellement replié en Macédoine. Il est l’auteur d’une étude, unique à ce jour, sur la situation agricole des zones touchées par les combats en 1998 au Kosovo. «Beaucoup de gens, déplacés par les combats, n’avaient pu moissonner cet été, et les stocks de ceux qui avaient pu le faire ont souvent été détruits. Les semailles aussi ont été difficiles», ajoute-t-il. «Nous estimons qu’en zone rurale la population n’avait pas plus d’une à deux semaines de stocks au début des combats». Selon l’Otan, 200 000 personnes vivent actuellement dans les maquis. «Cela veut dire que leur approvisionnement est difficile», reconnaissait son porte-parole, Jamie Shea. «Nous voyons des images de réfugiés arrivant à la frontière et buvant de petites bouteilles d’eau minérale comme s’ils n’avaient rien eu depuis des jours ou plus longtemps encore». Avant l’évacuation de toutes les ONG, plus de 210 000 Kosovars dépendaient des livraisons du PAM pour leur alimentation : 12 kg de farine, un litre d’huile et un kg de sucre par personne, soit 3 150 tonnes, distribuées par mois. «Aujourd’hui, nous n’avons pas d’informations confirmées, mais notre impression est que la situation est terrible», estime Laura Linnenbeck, membre de la mission PAM au Kosovo, également repliée à Skopje. À Kukes (nord de l’Albanie), Jeff Rowland, lui aussi du PAM, confirme qu’il s’agit là de «notre plus grand problème. Il y a beaucoup de femmes et d’enfants. Leur situation se détériore rapidement». Jakup Bulatovci, 50 ans, est arrivé dimanche matin au poste-frontière albanais de Morine. Cet instituteur d’un faubourg de Pristina raconte : «Nous ne mangions que des galettes de farine depuis des jours. Seules les femmes âgées osaient sortir, mais les rares commerces ouverts sont serbes et refusent de les servir». Ils ont été poussés à l’exode samedi matin par les menaces de paramilitaires serbes, mais sans cela «il nous restait moins d’une semaine de farine», assure-t-il.
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