Les 135 pays membres de l’Organisation mondiale du commerce vont devoir digérer la crise avant de reprendre à Genève le travail inachevé à Seattle, alors que sur la méthode comme sur le contenu ils sont divisés. La conférence ministérielle s’est achevée abruptement sur un échec spectaculaire, le camp de la contestation anti-OMC criant victoire. Pas d’accord sur un programme de travail permettant de lancer un nouveau round de négociations commerciales, pas même de communiqué final. Une impression de débandade régnait, vendredi 3 décembre, sur le centre de conférence quand l’échec que l’on pressentait a été consommé. Au bout de quatre jours de travaux, amertume et tension se sont lues sur les visages des deux principaux négociateurs, la représentante américaine pour le commerce, Charlene Barshefsky, et le commissaire européen au commerce, Pascal Lamy. Les membres du secrétariat de l’OMC, qui avaient fourni un gros effort pour tenter de conduire cette conférence au succès, avaient le visage fermé et découragé : ils avaient conscience que l’OMC, qui fêtera bientôt ses cinq ans, cinq années plutôt dynamiques, traversait sa première crise grave. Rendez-vous est donc pris à Genève où se trouve le siège de l’Organisation mondiale du commerce au niveau des ambassadeurs en janvier. Il devra y avoir dès 2000 des négociations sur les services et l’agriculture, puisque cela était prévu dans les accords de l’Uruguay Round de 1994. Mais ce ne sera pas un nouveau round, puisqu’il n’y a pas de sujet nouveau à négocier. Si la poursuite de la libéralisation des services ne pose pas de problème majeur, on ne voit pas bien comment s’engageront les tractations sur l’agriculture. Scrutés quasiment en direct par le leader paysan français José Bové, omniprésent à Seattle, les désaccords sur les subventions agricoles ont fait échouer la conférence plus encore que la fronde des pays pauvres, amers que les règles du jeu jouent souvent en leur défaveur. L’idée de lancer un nouveau cycle du millénaire pour poursuivre la libéralisation n’est pourtant pas abandonnée. Le directeur général Mike Moore a assuré que la tâche effectuée à Seattle «ne serait pas perdue» et que «le travail inachevé en faveur des pays les plus pauvres devrait être terminé.» Que se passera-t-il à Genève ? Selon des sources européennes, la préférence de l’UE va à une reprise du processus à partir de zéro. Les États-Unis voudraient, eux, que les ambassadeurs travaillent sur des thèmes de compromis qui ont été négociés durant la conférence, mais désormais les pourparlers préparatoires à un nouveau round qui pourraient prendre des années seront ralentis par la campagne présidentielle américaine. Les blessures sont à vif. «Tout est bloqué. Il y a un conflit nord-nord et un conflit nord-sud», confiait, vendredi, un diplomate des Caraïbes. Une coalition de facteurs a pesé sur la conférence. Des milliers de jeunes contestateurs, venus pour certains d’Europe, décidés à en découdre avec le «vampire» ou «le gouvernement mondial des multinationales», ont investi le centre de Seattle bloquant les rues de leurs chaînes humaines et retardant le démarrage de la conférence. Elle s’est finalement déroulée sous l’état d’urgence et la nuit sous le couvre-feu décrétés par la municipalité. Tiers-mondistes, environnementalistes ou autres, les 730 ONG accrédités pour la conférence menaient pendant ce temps très efficacement leur travail de lobbying, révélant les coups fourrés, les dissensions, les abandons des parties en négociation. Les puissants étaient montrés du doigt, les pays pauvres encouragés à la fronde interne. Cette image d’une OMC en accusation, assiégée par la contestation, a fait le tour du monde. L’OMC devra maintenant, comme l’a dit Mme Barshefsky, évoluer vers encore plus de transparence sous peine d’être de plus en plus incomprise.
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