Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Regard - Nicolas Lavarenne : sculptures Sublime et Abjecte Condition

Dressé comme un i ou un aleph sur ses échasses métalliques qui prolongent ses pieds verticaux, matérialisant les axes du corps et de son mouvement de torsion, centré sur le sexe, autour de lui-même, voici le «Grand Passeur», tête baissée, attentif à sonder le fond de l’eau à l’aide de sa longue perche qui, à son tour, concrétise le géométrique alignement du bras droit tendu vers le haut pour mieux la tenir avec la jambe droite tendue vers le bas, figurant nos deux postulations fondamentales, et donne prise à la main gauche qui termine, au bout de son bras arqué, la courbe amorcée par la tête. Tout dans cette élongation élégante, voire gracieuse – la grâce d’un acte, d’un geste, d’un mouvement gymnique ou acrobatique juste – des membres, du torse, des muscles, dénote une concentration suprême, la convergence de toutes les forces physiques et mentales mobilisées par un même tonus énergétique, vers un point unique : celui où la perche du passeur, se posant et pesant, va pousser le bac en avant. Toute cette verticalité pour développer un mouvement de translation horizontal, transporter les hommes, les biens, les œuvres, les idées d’une rive à l’autre : le «Grand Passeur» de Nicolas Lavarenne, qui s’élève à plus de six mètres de hauteur au-dessus du bassin rectangulaire de 40 mètres de long du jardin Saint-Nicolas, à Achrafieh, résume à lui seul le credo artistique du sculpteur et, du même coup, le credo de la «communication» qui est devenu l’idéologie de cette fin de millénaire : une époque où, justement, l’humanité a grand besoin de «passeurs» capables de négocier les courants contraires et de l’amener saine et sauve vers un avenir qui ne soit pas pur et simple mimétisme, par amnésie, du passé et du présent. Nef des Fous Non d’émules de Charon, le passeur du Styx, qui embarquait les morts vers les profondeurs infernales (et combien d’esprits plus ou moins tordus, mesmérisés par le nombre hypnotique 2000, nous en promettent, des enfers terrestres), mais peut-être de Cadmos, alphabétiseur de l’antique Méditerranée (on est stupéfait des statistiques sur l’analphabétisme persistant au Liban et dans le monde arabe : c’est bien beau de revendiquer Cadmos, mais que ne l’imite-t-on ?). Ou peut-être encore de Schehadé, «poète», j’allais dire «passeur des deux rives» : la poésie n’est-elle pas passage d’une rive à l’autre du langage, et la sienne n’est-elle pas ce va-et-vient perpétuel entre deux mondes que tout oppose et que tout unit ? Mais revenons à nos sculptures : pour ne pas chavirer, nos passeurs ont besoin, avant de s’embarquer et de nous embarquer avec eux, de voir et de voir loin : justement, du haut de son tripode, bien calé sur ses fesses, les jambes relativement détendues, la main en visière comme toute bonne vigie, le «Guetteur» de Lavarenne scrute l’horizon qui rougeoie et les embruns qui poudroient : percera-t-il les nuées de l’avenir, distinguera-t-il, si vaguement que ce soit, la destination et la destinée de notre Nef des Fous ? Ève Future Et pour filer la métaphore, une fois arrivés à bon port (lequel ?), nos grands passeurs sauront-ils harceler le Grand Méchant Taureau, le Minautaure du labyrinthe dans lequel ils nous auront égarés, avec la même efficacité concentrée que les «Picadors» de Lavarenne et la même sûreté sacrificielle que ses «Matadors» ? Car il faut bien, n’est-ce pas, que nos passeurs qui ne «passent» jamais aient de Grands Méchants Épouvantails pour remplacer les «Empires du Mal» périmés, tel peut-être cet «Ange» monoptère déchu au cri épouvantablement inaudible, Lucifer précipité du haut de son orgueil ou même Icare tentant de s’extraire du dédale construit de ses propres mains, pour justifier les prérogatives qu’ils s’arrogent ? Quant à nous, banals mortels tant que nous sommes, nous devons, en attendant, nous contorsionner dans toutes sortes de postures impossibles, tels ces athlètes et ces gymnastes de bronze aux corps magnifiques qui s’agrippent à leurs hampes dans un merveilleux déploiement de virtuosité musculaire. Ou peut-être nos accroupir, tel cet enfant aux formes compactes, les coudes sur les genoux, les mains sur les joues, les yeux aveugles tournés vers l’espace du dedans : ils y voient, peut-être encore et encore, le passeur métamorphosé en Ève Future tenter de tirer vers elle, pour l’élever à la hauteur de son humanité, le long d’une corde qui constitue leur cordon vital, son Adam simiesque (le singe descend de l’homme, on le sait), tête en bas, pieds appuyés à ceux de sa partenaire, main tendue vers la sienne sans tout à fait la toucher encore : belle sculpture en bois, pendue à une branche d’arbre aussi précairement que l’humanité l’est à la sienne, et qui dit, avec une éloquence toute physique, la complémentarité du couple et la nécessité de féminiser la civilisation : mais les reines furent-elles moins cruelles que les rois ? Et voici l’humanité arrivée au point où Lavarenne a commencé : collée à la vitre, essayant en vain de «S’en Sortir» : s’en sortir de quoi ? De soi-même, de l’Autre, du siècle, du millénaire, de la vie, de la mort, de l’amour, de la haine, du rêve, du cauchemar, de son abjecte et sublime condition ? Prendre au lieu de donner Une exposition d’autant plus remarquable qu’elle est très bien mise en scène dans le jardin Saint-Nicolas qui était en cours de délabrement accéléré et autour duquel Fadi Mogabgab, avec la foi, la ténacité et l’audace de la jeunesse, a réussi, presque miraculeusement en ces temps de vaches maigres où les sponsors se prétendent les poches vides, à réunir assez de bonnes volontés et de prestations en nature et en espèces pour le réhabiliter à partir de janvier prochain. Ce qui montre, encore une fois, que la carence et l’impéritie des politiques et des édiles ne peuvent être supplées que par des initiatives citoyennes : les citoyens doivent prendre eux-mêmes leurs rues, leurs places, leurs villages, leurs villes en main, exercer leur imagination et leur inititative à la place de ceux dont le pouvoir stérilise le cerveau et qui ne savent, au lieu de donner, que prendre. Ainsi nous annonce-t-on que les aritstes, qui devraient être subventionnés, vont devoir trinquer au fisc : le ministère des Finances se fera ainsi le «passeur» vers d’autres cieux de nos meilleurs créateurs, obligés de filer à l’anglaise pour ne pas filer doux et refiler leurs maigres sous. Non seulement on les prive de musée, on veut maintenant les priver du fruit de leur travail. Si les artistes émigrent, les galeries ne tarderont pas à les suivre. De la belle ouvrage. D’ailleurs, à quoi servent les artistes, les poètes, les écrivains ? «Sa consomme et ça ne produit pas», comme disait l’autre. Oui, vraiment ; sublime et abjecte condition. (Galerie Fadi Mogabgab)
Dressé comme un i ou un aleph sur ses échasses métalliques qui prolongent ses pieds verticaux, matérialisant les axes du corps et de son mouvement de torsion, centré sur le sexe, autour de lui-même, voici le «Grand Passeur», tête baissée, attentif à sonder le fond de l’eau à l’aide de sa longue perche qui, à son tour, concrétise le géométrique alignement du bras droit tendu vers le haut pour mieux la tenir avec la jambe droite tendue vers le bas, figurant nos deux postulations fondamentales, et donne prise à la main gauche qui termine, au bout de son bras arqué, la courbe amorcée par la tête. Tout dans cette élongation élégante, voire gracieuse – la grâce d’un acte, d’un geste, d’un mouvement gymnique ou acrobatique juste – des membres, du torse, des muscles, dénote une concentration suprême, la...