Avec la crise du Kosovo, la Russie vient de faire l’amère expérience du gigantesque fossé qui existe désormais entre sa volonté d’être toujours une «grande puissance» et la réalité de son influence internationale. Vendredi, la Russie a soumis au vote du Conseil de sécurité des Nations unies une résolution exigeant l’arrêt immédiat des frappes. Le texte n’a recueilli que trois voix sur quinze, seules la Chine et la Namibie votant avec Moscou. L’ambassadeur de Russie à l’Onu, Sergueï Lavrov, a reconnu son impuissance en affirmant «ne pas voir ce qu’il pourrait faire de plus». Le quotidien libéral Nezavissimaïa Gazeta, reflétant le sentiment d’accablement qui pèse sur l’opinion publique russe, titrait cette semaine : «En février, Boris Eltsine a dit: “Nous ne laisserons pas toucher à la Yougoslavie”, En mars, Moscou impuissante n’a pas pu tenir sa promesse». Jamais pourtant, depuis la disparition de l’URSS, le Kremlin n’avait réagi avec une telle violence à une opération militaire des États-Unis. Et jamais encore l’Occident n’avait à ce point ignoré — parfois jusqu’à la condescendance — la position de la Russie. Le président Boris Eltsine, revigoré par la crise, a suspendu la coopération avec l’Otan, et expulsé vendredi le représentant à Moscou de l’Alliance atlantique. Son ministre des Affaires étrangères, Igor Ivanov, se charge personnellement de donner les «bilans» en pertes humaines des frappes de l’Otan (plus de 100 morts selon lui pour les deux premières nuits de frappes). Il a parlé de «génocide» du peuple yougoslave et demandé au Tribunal pénal international de La Haye, fondé pour juger les crimes de guerre, de condamner les responsables de «l’agression». Mais les Occidentaux, et les États-Unis au premier rang, considèrent ces réactions comme avant tout symboliques. Car Moscou n’a rompu ni ses relations diplomatiques avec Washington, ni surtout ses négociations avec le Fonds monétaire international (FMI). Samedi, le directeur du FMI Michel Camdessus était attendu à Moscou, pour reprendre les pourparlers sur une aide financière de plusieurs milliards de dollars, dont la Russie a un besoin urgent. En fait, pour le politologue moscovite Andreï Piontkovski, «Moscou s’est placée dans une position humiliante dont elle ne sait plus comment sortir. La Russie a tellement fait monter les enchères sur le Kovoso qu’elle n’a plus d’autre option que de continuer l’escalade verbale». «Toutes les autres mesures seraient problématiques», assure Nezavissimaïa Gazeta. En rompant les relations avec les 19 pays de l’Otan, estime le quotidien, «la Russie se plongerait elle-même dans un profond isolement et dans une crise économique à la mesure de cet isolement». C’est d’ailleurs pourquoi la plupart des analystes estiment que Moscou n’ira pas jusqu’aux «mesures extrêmes» évoquées par le président Eltsine. Le premier danger, à court terme, serait une aide militaire russe aux Serbes. «Nous avons déjà entendu ce type de déclarations pendant la crise avec l’Irak mais cela ne s’est jamais matérialisé», a cependant déclaré le porte-parole du département d’État James Rubin, minimisant les conséquences de la colère de Moscou. À plus long terme, Moscou possède toutefois un pouvoir de nuisance potentiel. La Russie pourrait notamment intensifier sa coopération avec les pays mis au banc de la communauté internationale, tels l’Iran ou l’Irak.
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