J’étais en classe de douzième. Premier matin. La maîtresse (était-elle religieuse ou laïque, je ne m’en souviens pas) annonce : «Maintenant je vais faire l’appel». L’enfant que je suis ne comprend pas. Elle pense «la pelle», pense à Mahmoud le jardinier et au balayage dans la maison. Quand vient son nom, elle répond «présente», comme les autres. Mais pourquoi la pelle ici... Elle a honte de demander à ses camarades, et ses parents ne lui sont d’aucun secours à midi. Joyeux, pressés de savoir et un peu émus, ils posent la question de tous les parents du monde : – «Alors, qu’est-ce que vous avez fait ce matin chérie ? – «On a fait la pelle... (j’attends un secours mais rien). – «Très bien, et après ?» Je raconte l’«après». J’avais compris que la pelle «c’est quand on répond «présente», mais pour comprendre que la pelle est «l’appel», que de semaines, peut-être que de mois. On est bêtement fier quand on a cinq ans : on ne demande pas, fût-ce à ses parents, pourquoi la maîtresse parle de cette chose que Mahmoud tient dans son jardin et Marie quand elle balaie la cuisine. Maudis phonèmes... On est un peu moins bête quand on a huit ans et demi, mais tout aussi fier. Je suis jeannette, louvetelle si vous préférez (chemise, cravate, béret, et je t’apprends à nouer des fils de raphia, et je te confesse à Samira Azar, ma sizainière, que je n’ai pas été très gentille avec ma maman, et je cours avec un bâton dans des forêts du Metn et, et, et...). Surtout, j’attends le mois de juin où je dois faire ma promesse. Je suis bien préparée : on va me dire un secret à l’oreille, puis je vais «promettre». Le jour arrive, nous sommes toutes sur une esplanade (je crois qu’il y a même un prêtre, ce doit être le père Michel Ange), le moment arrive, je suis toute attente. Une guide s’approche de moi, m’enlace et me chuchote des choses à l’oreille. Je n’en distingue pas une. Je promets quand même. L’année suivante, en vallée de Chevreuse, je me comporte en jeannette à part entière, moi l’usurpatrice. Jamais je n’ai voulu avouer que le secret m’avait totalement échappé, ni demander, même à ma meilleure amie jeannette de l’époque, quels étaient les mots que j’aurais dû comprendre. Fierté, orgueil, peur d’être rétrogradée, je n’en saurais jamais rien, ni même si mon péché était véniel ou invalidant. Mais je n’étais pas que voyou. Parce qu’en revanche, avec ma tante X, qui nous chargeait, mes cousins et moi, de lui arracher dans le jardin ses (nouveaux) cheveux blancs contre une rétribution de cinq piastres l’unité, j’ai toujours eu la conscience tranquille (un vrai blanc contre une vraie pièce), aussi tranquille que celle de ma cousine Y, qui – la tricheuse ! –, lorsqu’elle n’avait qu’un seul cheveu blanc sous la main, en arrachait un noir aussi et se faisait payer dix piastres (ma tante ne regardait jamais le panier récepteur, et d’ailleurs Y jetait les noirs hors du panier pour le cas où...). Pour rien au monde je n’aurais cafté. (Elle non plus dans des cas similaires). Peut-être par esprit de famille (déjà ?), sûrement parce que nous nous aimions. Mais gardons notre tendresse pour un pays qui va bien (les exploits médicaux des derniers jours par exemple), qui va mal (les scandales endémiques de la chose publique).
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