Stratège de la guerre du Golfe, l’ancien chef d’état-major de l’armée américaine Colin Powell est sorti de sa réserve pour critiquer les frappes aériennes de l’Otan en Yougoslavie, contraires aux principes de la doctrine qui porte son nom. Alors que l’idée d’une intervention terrestre de l’Otan au Kosovo refait surface, le général à la retraite a réitéré lundi ses critiques envers le caractère unidimensionnel de la campagne de l’Otan. Intervenant devant le National Press Club de Washington, où il présentait le programme d’une organisation d’aide aux jeunes en détresse, Colin Powell a estimé qu’après presque deux mois de bombardements, la campagne de l’Otan n’avait toujours pas atteint son objectif de faire plier le président yougoslave Slobodan Milosevic. Comme il l’avait fait la veille sur NBC, le général Powell a souligné que la décision de mettre fin aux opérations militaires ne relève pour l’instant «que du bon vouloir du président Milosevic» et a critiqué l’inadéquation entre une rhétorique politique exacerbée qui «décrit le président yougoslave comme un Hitler», et l’étroitesse d’objectifs politiques et des moyens militaires mis en œuvre pour les atteindre. Il a énoncé à nouveau les principes de la «doctrine Powell», bien que, a-t-il dit en plaisantant, «il n’existe nulle part dans les archives gouvernementales un document portant ce nom» : «des objectifs politiques clairs» assortis d’un plan militaire destiné à «les remplir de la manière la plus décisive, la plus forte et la plus rapide possible. Rien dans la doctrine Powell ne dit qu’il n’y aura pas de pertes en vies humaines», a-t-il ajouté. «C’est ce que nous avons fait lors de l’invasion de Panama en 1989», a-t-il dit, rappelant qu’avec l’intervention aérienne et surtout terrestre de 25 000 soldats, l’opération avait été achevée en 48 heures. Colin Powell a également rappelé qu’à l’époque de la guerre du Golfe (1991), il avait «recommandé au président George Bush une campagne militaire totale», et «c’est ce que nous avons fait». Il s’est toutefois gardé d’aller plus avant dans ses critiques du gouvernement Clinton, indiquant «qu’une décision politique a été prise de ne pas utiliser de forces terrestres. Je laisserai aux autres le soin de déterminer le bien-fondé de cette décision», a-t-il ajouté. «Cela peut marcher, a-t-il toutefois estimé, les forces armées serbes sont en train de prendre une raclée, mais leur volonté politique n’a pas été brisée». Les vues du général Powell avaient prévalu au début de l’Administration Clinton dans le débat sur une intervention en Bosnie. Elles l’avaient amené à se heurter ouvertement à Madeleine Albright, alors représentante des États-Unis à l’Onu. Dans un épisode qui, selon les analystes, prend aujourd’hui avec le Kosovo toute sa signification, Mme Albright, qui voulait bombarder les Serbes de Bosnie, avait fait valoir que le refus par le général Powell d’envisager une intervention autre que massive semblait une excuse pour ne rien faire. «Quel est l’intérêt d’avoir cette superbe machine militaire dont vous parlez tout le temps, si on ne peut pas s’en servir?», avait-elle demandé. Dans ses mémoires, le général Powell raconte qu’il avait cru exploser de colère et «avoir une rupture d’anévrisme». Le vétéran de l’armée américaine, dont les 35 années de service ont culminé avec sa nomination au poste de chef d’état-major interarmes en 1989 (il a pris sa retraite en 1993), avait été réticent jusqu’à présent à intervenir dans les discussions sur la stratégie militaire de l’Otan dans le conflit du Kosovo. Mais sa soudaine franchise coïncide avec des informations publiées par l’hebdomadaire Newsweek dimanche, selon lesquelles l’état-major du Pentagone a écrit il y a plusieurs semaines au secrétaire à la Défense William Cohen pour expliquer «que seules des troupes au sol garantiraient la réalisation des objectifs du gouvernement» au Kosovo.
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