Saisie dans la vivacité d’une phase éphémère de son mouvement, une jeune femme se retourne au moment d’ouvrir une porte d’entrée, dans la lumière mordorée de l’après-midi qui, déjà, allonge ses ombres violettes; engloutie dans une heureuse méridienne, pieds nus repliés, bras relâchés, une liseuse au châle rouge est étendue sur un canapé bleu, son livre à cheval sur une cuisse; affalé sur une chaise, en face d’une partition posée sur un chevalet de peintre, un garçon laisse pendre son violon d’une main et son archet de l’autre, comme s’il en avait assez de répéter sans cesse les mêmes mesures, tandis qu’à l’arrière-plan, derrière un rideau, son frère, une palette à la main, prend du recul pour jauger l’effet de ses dernières touches sur une toile juché elle aussi sur un chevalet; pelles en mains, des enfants font des pâtés de sable sur la plage; debout en avant-plan, à droite, un moine porte une Bible d’une main et pointe un doigt de l’autre vers le corps livide de Jésus descendu de la croix sur un fond de ciel jaune éclatant; assis sur une chaise pliante dans l’atelier, un enfant en chemise rouge semble plongé dans la contemplation d’une statue de discobole grec; un modèle nu se repose, les pieds sur un escabeau, devant un chevalet, en l’abense du peintre... Antoine Vincent puise ses sujets dans son entourage immédiat – sa femme, ses enfants, ses modèles – même s’il lui arrive parfois de s’adonner à quelque exercice de pastiche de la grande peinture: même là, c’est pour s’autoportraiturer en affichant ses convictions religieuses. Intrusion Né en 1956, Vincent est sans doute un peintre traditionaliste qui, loin des modes parisiennes, pratique une figuration tranquille, charpentée selon des schèmes géométriques constructifs sous-jacents mais aisément déchiffrables qui lui confèrent consistance et solidité, parfois en plan rapproché comme la liseuse endormie ou le nu assis sur une table devant un lavabo, le plus souvent en profondeur de champ articulée à partir d’un personnage ou d’un objet (battant de porte, chevalet, table, rideau...) au premier plan, latéralement ou frontalement, comme pour introduire directement le regardant dans l’espace de l’œuvre, lui faire partager l’intimité des lieux et des personnages surpris dans leurs gestes quotidiens, d’où le sentiment d’intrusion voyeuriste dans un monde clos sur lui-même, autosuffisant. Cette démarche picturale d’Antoine Vincent est parfaitement résumée par le doigt du bénédictin, qui n’est autre que le peintre lui-même, pointé de la périphérie vers le centre de la toile où gît le cadavre de Jésus entouré des saintes femmes, ou encore par le furtif coup d’œil en arrière de la jeune femme sur le seuil de sa porte: elle s’apprête à entrer et, en quelque sorte, invite le regardant, qui serait ici un passant, à la suivre: c’est la femme de Vincent et, en même temps, une allégorie de sa peinture. Pleine de réminiscences, d’allusions, de quasi-citations, cette peinture, éminemment cultivée, est remarquable par sa palette où, sur une riche gamme de tonalités et de nuances de gris traduisant une lumière diffuse, enveloppante, moelleuse, ni froide ni chaude, tiède, d’une douceur rêveuse même dans les scènes de plage, lumière très différente de celle de nos peintres, se détachent des zones, parfois fort exiguës, de grande intensité, voire de saturation chromatique qui jouent, elles aussi, le rôle d’introductrices dans le monde de l’œuvre par leur attraction magnétique tout en contribuant à sa structuration par leurs relations spatiales réciproques, comme dans les scènes des enfants à la plage. Au-delà de la maîtrise du métier, il y a chez Antoine Vincent une maturité du regard qui vient d’une grande attention aux êtres, aux choses et surtout aux moments, ceux où s’accomplit le miracle visuel qui les met en profonde concordance, en résonance et harmonie: ainsi, cette toile où, apparemment il se passe rien, rien qu’un gosse debout, le dos tourné, fixant son ballon à quelques pas, appréciant peut-être la distance qui l’en sépare. Ce n’est rien, juste un instant qui va passer, mais un instant juste qui, saisi au vol comme un ballon qu’on attrape, ne passera plus. C’est peut-être d’être un attrape-instants, dans la splendeur des matières, des textures, des pigments, des touches qu’aucune photographie, aucune image virtuelle ne peuvent égaler, qui justifie encore, qui justifiera toujours la peinture figurative telle que la pratique Antoine Vincent. (Galerie Alice Mogabgab)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Saisie dans la vivacité d’une phase éphémère de son mouvement, une jeune femme se retourne au moment d’ouvrir une porte d’entrée, dans la lumière mordorée de l’après-midi qui, déjà, allonge ses ombres violettes; engloutie dans une heureuse méridienne, pieds nus repliés, bras relâchés, une liseuse au châle rouge est étendue sur un canapé bleu, son livre à cheval sur une cuisse; affalé sur une chaise, en face d’une partition posée sur un chevalet de peintre, un garçon laisse pendre son violon d’une main et son archet de l’autre, comme s’il en avait assez de répéter sans cesse les mêmes mesures, tandis qu’à l’arrière-plan, derrière un rideau, son frère, une palette à la main, prend du recul pour jauger l’effet de ses dernières touches sur une toile juché elle aussi sur un chevalet;...