Durant le mandat du général Fouad Chéhab (1958-1962), Télé-Liban, alors seule chaîne locale – et officielle –, décide de diffuser Athalie de Racine. Nadim Hallak, directeur à l’époque du bureau de boycottage d’Israël, demande que soit retiré du texte le mot de juif. Ce terme étant repris trop fréquemment dans la pièce, le programme est tout simplement annulé. Amoureux de théâtre, le général s’impatiente de ne rien voir venir sur son petit écran et téléphone à la station. On l’informe. Quarante ans plus tard, qu’y a-t-il de changé? Rien, diront certains. Voire... Car si la mentalité et le comportement de l’Administration sont demeurés les mêmes, un phénomène redoutable est apparu entre-temps : l’obscurantisme. Au diable la peur des mots ! Si le Liban connaît une mutation structurelle profonde (pour le meilleur), un glissement réel et pernicieux s’effectue, depuis quelques mois, vers un intégrisme culturel. Sans qu’aucune autorité n’ait le courage d’élever la voix. Pourquoi l’affaire Marcel Khalifé rebondit-elle aujourd’hui? Pourquoi, suivant de peu, le dérapage de la Corniche est-il provoqué par un maire de quartier fanatique, manipulé ou soucieux de sa clientèle, peu importe. Pourquoi, il y a dix jours, un scénario est charcuté la veille d’une première au Monnot (Al-Hayat Helwa, de Michel Jabre), alors que le texte avait été visé des mois à l’avance, par les mêmes services de sécurité ? Pourquoi enfin Béjart, le maître incontesté de la danse du siècle finissant ? Converti à l’islam, accueilli en Égypte, siège d’el-Azhar, Béjart connaît, bien plus que les musulmans de naissance, le sens du sacré. Ce ne sont là que des exemples. Quelques-uns qui ont fait du bruit. Béjart n’est que la goutte d’eau … Jusqu’à ce jour, aucun ministre, même engagé, aucun responsable concerné, aucune autorité de tutelle ne se sont inquiétés de ce qui se passe. Personne. Seul le public averti a réagi. Parce que seul le public flaire tous les dangers, n’en déplaise aux gros bonnets, fins politiques ou fraîchement intégrés. Tant de compromissions, tant de faux-semblants, de faux-fuyants, faiblesses, états d’âme, sensibleries et peurs de la part des responsables sont inexplicables. Le Libanais peut, à tout moment, glaner toutes les informations du monde sur satellite. Les forêts d’antennes paraboliques nourrissent les petits écrans de films et de ramassis de séquences des plus amoraux, pour quelques sous. Sans aucun interdit. Ces images violent jusqu’à l’intimité des familles. Nul n’y échappe : petits et grands, intellos et analphabètes, déplacés, nantis ou déshérités. Qui donc lève le petit doigt ? Personne. Même pas les religieux, soucieux de moralité. Encore moins la censure. Alors que se déplacer au théâtre, au cinéma, au spectacle comporte un choix et un double effort, physique et financier, consentis par des personnes motivées, concernées par un certain niveau, par une certaine culture. C’est là toute la nuance. Énorme différence. «Ils appliquent la loi», s’entend-on dire. Quelle est donc cette loi infaillible, figée depuis un demi-siècle, alors que la Constitution même du pays est bafouée pour des intérêts personnels ? Intelligente ou ignorante, la censure existe et existera toujours. Ce sont les hommes, les politiques et les pratiques qui changent. Ignorance ou manipulation? Dans la situation actuelle, le résultat est de jour en jour plus dangereux. Fatal. La censure est frileuse par définition, surtout face à la religion. Elle prépare ainsi le lit douillet de l’intégrisme. Et qui ne dit mot consent. Est-ce la volonté de ceux qui président aux destinées de ce pays ? Sonnez l’alarme, informez, endiguez les débordements. Avant qu’ils n’emportent tout sur leur passage.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Durant le mandat du général Fouad Chéhab (1958-1962), Télé-Liban, alors seule chaîne locale – et officielle –, décide de diffuser Athalie de Racine. Nadim Hallak, directeur à l’époque du bureau de boycottage d’Israël, demande que soit retiré du texte le mot de juif. Ce terme étant repris trop fréquemment dans la pièce, le programme est tout simplement annulé. Amoureux de théâtre, le général s’impatiente de ne rien voir venir sur son petit écran et téléphone à la station. On l’informe. Quarante ans plus tard, qu’y a-t-il de changé? Rien, diront certains. Voire... Car si la mentalité et le comportement de l’Administration sont demeurés les mêmes, un phénomène redoutable est apparu entre-temps : l’obscurantisme. Au diable la peur des mots ! Si le Liban connaît une mutation structurelle...