Un soir de morosité, il y a peu, Loick Peyron avait confié son amertume cachée : «Tant que je n’aurai pas gagné la Route du Rhum, je ne serai pas totalement reconnu par le grand public». Il est vrai que le Rhum est la plus médiatique de toutes les régates. La plus prisée aussi. Cependant Loick Peyron est un marin d’exception. Actuellement le premier de la classe. Sur l’eau, il est devenu l’homme à battre : on ne gagne pas en effet deux fois la Transat anglaise, comme seul l’avait fait avant lui Éric Tabarly, quatre courses de l’Europe, un Québec – Saint-Malo et maintenant Le Havre – Carthagène sans être un skipper à part. Certes, comme il le confie souvent, Peyron n’aime pas les courses en solitaire. Il s’y ennuie, il n’y trouve aucun plaisir, même s’il termina deuxième du Vendée Globe 90. Mais avec un ou plusieurs équipiers à son bord, le Baulois est transformé. Pour cette Transat Jacques Vabre, Loick Peyron avait pris avec lui son complice Franck Proffit : un couple qui a fait ses preuves depuis sept ans qu’ils naviguent ensemble. «En double, nous en étions à notre quatrième expérience et nous gagnons enfin, expliquait Peyron. C’est une joie sans mélange. J’aime courir à deux. On demande le maximum au bateau. Nous éprouvons des sensations nouvelles. Et chacun à confiance en l’autre». Les deux hommes sont complémentaires. Ils se comprennent sans se parler. Souvent les éléments n’ont pas été en leur faveur (démâtage, choix tactique hasardeux), cette fois, pas le moindre accroc. «Au niveau de la stratégie, de la tactique, de l’anticipation, nous avons fait un sans-faute», analyse Peyron. Voilà pourtant pour Loick le temps des changements. Son vieux Fuji, qui a dix ans cette année, sera vendu. L’an 2000 sera celui de la construction d’un nouveau multicoques avec bien entendu la Route du Rhum en toile de fond. «Je ne courrai pas en multi l’an prochain, explique Peyron. Je ne ferai que du monocoque et The Race comme équipier sur un bateau que je ne connais pas encore». À 39 ans, Loick Peyron, le surdoué un peu fou s’est assagi. Père de famille, plus calme, il n’en garde pas moins cet amour de la mer sans lequel les victoires ne viennent plus. À peine descendu du trimaran Foncia à bord duquel il a terminé 3e de la transat Le Havre-Carthagène, Laurent Bourgnon a déjà l’esprit ailleurs : quelques heures plus tard, il devait prendre l’avion pour Dubaï, où il participe à un... rallye automobile. Tel est le navigateur franco-suisse : fonceur, aventurier infatigable, passionné de sports extrêmes, un peu tête brûlée. Il enchaîne les expériences nouvelles avec l’avidité d’un ogre. Et multiplie les projets plus ou moins fous. «Si j’ai pris la décision d’arrêter de courir en (trimaran) 60 pieds, c’est pour passer à d’autres aventures», rappelle-t-il sur les pontons de Carthagène où, étonnement frais après 10 000 km en mer, il répond aux journalistes depuis le flotteur de son bateau, aux côtés de son frère Yvan. Sur l’eau, le skipper de la Trinité (Morbihan) a tout gagné ou presque, et possède à 33 ans l’un des plus beaux palmarès de la voile française : record de la traversée de l’Atlantique en solitaire, transat Jacques Vabre (97), Route du Rhum (avec un doublé historique en 1994 et 1998), Fastnet, Solitaire du Figaro, course de l’Europe... Mais cet athlète complet, aussi à l’aise à la barre d’un bateau qu’aux commandes d’une voiture de course, d’un ULM – il a traversé l’Atlantique par ce moyen aux côtés d’Isabelle Patissier – ou sur des skis, n’est pas du genre à s’endormir sur ses lauriers. Une course en ballon au-dessus de l’Atlantique Pour l’année prochaine, il envisage de participer à une course en ballon au-dessus de l’Atlantique. Une dizaine de ballons pourraient prendre le départ de cette compétition inédite, actuellement en projet. Laurent Bourgnon est en négociation avec son ancien parraineur, Primagaz. De plus, son projet de catamaran géant est toujours à l’ordre du jour. Il ne sera pas prêt pour The Race, la course sans limites prévue fin 2000, mais le navigateur espère avant tout battre tous les grands records à la voile avec cet engin démesuré (42 mètres de long). «1999 a été pour moi une année de transition», explique-t-il. Il a en effet passé la barre de Foncia, ex-Primagaz, à son «petit» frère Yvan, 28 ans, désormais en négociation avec son parraineur pour reprendre le glorieux flambeau de son aîné. Yvan espère notamment pouvoir participer à la prochaine transat anglaise en solitaire. Mais l’heure tourne : Laurent se lève, puis après une douche et un petit déjeuner avec son équipe, prend le chemin de l’aéroport. Mercredi matin, il doit s’aligner au départ de la première spéciale du rallye de Dubaï. Au volant d’une Nissan qu’il conduit comme sa vie : toujours plus vite, toujours plus fort. Franck Cammas le surdoué Ses adversaires le reconnaissent sans honte : Franck Cammas est un surdoué de la voile. Le skipper aux allures de jeune premier, qui a pris mardi la deuxième place de la transat Le Havre - Carthagène associé à Steve Ramussin, fait en effet partie de cette caste très rare des marins précoces. Lui, l’homme du midi, a ainsi abandonné son «pays», sa famille, ses amis pour venir s’installer en Bretagne, «là où se trouvent les vrais skippers». Il n’a alors que 23 ans, mais une détermination à toute épreuve. Il veut réussir dans sa passion : devenir un grand marin océanique. En 1994, à 21 ans, il sort vainqueur de la sélection skipper Elf. La grande aventure commence. Le milieu regarde d’un œil un peu jaloux ce jeune impétrant qui bouscule tout sur son passage. En 1997, coup de tonnerre, il remporte la très prisée Course du Figaro. Groupama n’hésite pas. Le groupe d’assurances se lance dans la voile et se tourne tout naturellement vers Franck Cammas, à qui il fait signer un contrat de quatre ans et lui offre en cadeau de bienvenue un trimaran tout neuf. Le pari est risqué puisque Cammas n’a jusque-là navigué que sur des petits monocoques de 9,20 m du type Figaro Beneteau. «J’ai une lourde responsabilité. J’espère ne pas décevoir ceux qui ont cru en moi», avoue-t-il alors. Franck Cammas demande un temps d’adaptation, mais comme il a un talent fou, il termine troisième de la Route du Rhum 1998 alors qu’il n’a effectué que deux sorties de 24 heures en solitaire sur son nouveau bateau. Depuis mardi, Franck Cammas a ajouté une pierre à l’édifice qui doit le mener très vite au sommet. Deuxième de la transat Jacques Vabre en compagnon de Steve Ramussin, il n’a pu approcher le duo Loick Peyron-Franck Proffit, mais a dominé les frères Bourgnon, et donc un double vainqueur de la Route du Rhum. «Je suis heureux d’avoir battu Bourgnon à la régulière. Et sans une option hasardeuse qui nous a fait perdre 100 milles en plein Atlantique, personne ne peut dire ce qui se serait passé», a-t-il confié à son arrivée.
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