Les immeubles détruits, les boutiques pillées et les survols d’avions de l’Otan ponctués d’explosions au loin contrastent ces jours-ci à Pristina avec les terrasses des cafés qui s’emplissent à midi et le nombre croissant de magasins rouverts. Depuis les bombardements qui ont détruit début avril la poste, le siège du gouvernement local, une banque, la gare routière et une vingtaine de maisons, le centre de Pristina a été épargné par les frappes. La ville revit, les coupures d’électricité sont rares, le téléphone fonctionne à Pristina, mais non avec l’ouest et le sud de la province. La moitié des habitants de Pristina l’ont quittée, selon Fatmir Seholi, porte-parole de l’Initiative démocratique du Kosovo (KDI), un parti politique albanais loyal au pouvoir serbe. «Selon nos estimations, 70 000 Albanais vivent aujourd’hui à Pristina, ainsi que 35 000 Serbes et membres d’autres communautés», indique-t-il. Les premiers départs massifs, volontaires ou forcés, ont suivi les premiers raids de l’Otan. Des centaines de maisons et de boutiques, appartenant à des Albanais, avaient été pillées ou incendiées par des gangs serbes ou tziganes. L’exode a continué après le bombardement du centre-ville le 7 avril. Depuis, seuls des petits groupes d’Albanais et de Serbes quittent la ville. Les premiers vont généralement rejoindre des proches réfugiés en Macédoine ou en Albanie, les seconds partent ailleurs en Serbie. D’autres reviennent, comme cet étudiant serbe, Vladan Simic, qui se dit «étonné de voir autant d’Albanais dans la ville». «Je les croyais tous partis. Mon voisin albanais, qui m’a confié les clés de son appartement, doit revenir dans les prochains jours», assure-t-il. La police n’a pas totalement réprimé la criminalité, bien qu’elle affirme avoir arrêté plus de 300 malfaiteurs. «Tous ont été condamnés pour vol ou violences à des peines bien plus lourdes qu’ils ne l’auraient été en temps de paix», selon le secrétaire à la Justice du Kosovo, Jovica Jovanovic. La sécurité renforcée a permis la réouverture d’une dizaine de restaurants et cafés, dont certains ont une clientèle mixte. Les Brooklyn Bar, Papa Joe, Corso, Bosna et Dolce Vita accueillent des centaines de consommateurs, malgré les détonations sporadiques provenant des faubourgs sud-ouest bombardés par l’Otan. Mais tous doivent fermer à 18h00. Depuis quelques jours, on trouve à nouveau des journaux serbes dans les kiosques. Les magasins sont approvisionnés régulièrement en produits alimentaires et de première nécessité. Mais comme dans le reste de la Serbie, il y a pénurie d’huile et de sucre. La réouverture d’une dizaine de boulangeries albanaises a réduit les files d’attente pour le pain. Les produits laitiers proviennent du centre de la Serbie, la viande et les légumes étant fournis par des producteurs de la région, indiquent les commerçants. La plupart des Kosovars réfugiés en Macédoine et en Albanie affirment avoir été chassés par la police, l’armée ou des paramilitaires serbes. Ceux qui restent à Pristina évitent d’en parler ouvertement. Même si Serbes et Albanais se cotoient et font leurs emplettes dans les mêmes magasins, la méfiance entre eux est grande et on les voit rarement se parler. «Personne ne m’inquiète ici, à Kosovo Polje», faubourg de Pristina à majorité serbe, «mais j’ai préféré envoyer ma femme et mes enfants à Pristina, ils y sont plus en sécurité», affirme Fagij Krasniqi, 67 ans, venu rendre visite à sa famille à Vranjevac, un quartier albanais. La moitié des Albanais de Vranjevac, Velanija et Dragodan, deux autres quartiers albanais de Pristina, se sont enfuis. On y voit des enfants jouer au ballon, mais peu d’hommes en âge de porter des armes. D’autres Kosovars venus du Nord ou de l’Ouest s’y sont installés. Quelque 10 000 déplacés de Podujevo, une ville du nord du Kosovo, ont emménagé dans des logements abandonnés ou ont été hébergés par des proches, selon des sources albanaises. Afrodita Islami, 34 ans, dit avoir fui en avril des combats à Podujevo entre forces de sécurité et séparatistes de l’Armée de libération du Kosovo (UCK). «Mon mari est en Allemagne, je vis avec mes deux filles chez un oncle», dit-elle en sortant d’un magasin où elle vient d’acheter 10 litres de lait. «J’ai peur des bombardements, j’ai peur aussi d’être attaquée ou volée», confie-t-elle. «Tout ce que j’ai de plus cher se trouve ici. Je mourrai pour le Kosovo s’il le faut», affirme pour sa part Rade Vulic, un jeune Serbe.
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