Face à l’inflation du coût de la dot – parfois l’équivalent de plusieurs années de salaire du futur marié – les Kinois optent en masse pour le «mariage raccourci», qui permet également aux jeunes femmes d’échapper au poids de la tradition. Dans le vocabulaire imagé des habitants de la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), le «mariage raccourci» désigne une pratique bien précise : un jeune couple non-marié décide d’avoir un enfant et place les deux familles devant le fait accompli pour obtenir le droit de vivre ensemble en dehors des liens du mariage, comportement jugé il y a quelques années encore inacceptable par la grande majorité de la population. La vie commune est ensuite entérinée devant un «groupe de prière» ou dans une des multiples Églises chrétiennes de la ville animées par des prêcheurs, lors d’une cérémonie modeste contrastant avec le faste des mariages africains traditionnels. Selon une récente étude du ministère congolais des Affaires sociales, 40 % des couples de la tranche d’âge 23-35 ans ont opté à Kinshasa pour le «mariage raccourci» alors que ce phénomène était rarissime il y a une vingtaine d’années. Les motivations de ce bouleversement des comportements sont avant tout économiques. Dans une ville où le taux de chômage dépasse 60 %, bien peu d’hommes peuvent s’acquitter de la dot due à la famille de la mariée. «Par ces temps de basse conjoncture économique, un jeune célibataire disposant d’un travail stable et locataire de sa propre maison est presque devenu un objet rare», explique Odette Kalumba, sociologue à l’Institut supérieur de pédagogie de Kinshasa. Contre les « bureaux » D’autant que, autre conséquence de la profonde crise économique que traverse le pays depuis dix ans, le coût de la dot est en constante augmentation. Pour bien des familles réduites à la misère et pour qui la dot avait auparavant une signification symbolique, elle est devenue un revenu important, qu’il s’agit de monnayer au mieux. En juillet, le journal kinois Le Phare a publié une enquête sur le coût de la dot chez les principales ethnies représentées dans la capitale. Dans certains cas, le marié doit verser 1 500 dollars américains à la famille et des biens – tissus, vêtements, boissons,... – d’une valeur de 1 000 dollars. À titre de comparaison, une enseignant gagne l’équivalent d’environ 20 dollars par mois. À cela s’ajoute la facture des trois cérémonies : le «mariage à la tradition», selon les coutumes tribales, souvent considéré comme le plus important par les familles, le mariage civil et le mariage religieux. «Marier un fils c’est déjà difficile, deux c’est impossible», note le père d’un jeune marié, sorti endetté des cérémonies. De fait, «dans la capitale congolaise, le passage d’un cortège motorisé un samedi soir avec en vedette les deux jeunes mariés s’apparente désormais à un événement. Les jeunes gens qui réalisent l’exploit d’organiser une fête avant de cohabiter sont perçus comme des héros», commentait Le Phare. Mais le coût exorbitant de la dot a d’autres conséquences, plus inattendues : elle permet aux jeunes femmes de s’affranchir plus aisément d’une tradition qu’elles jugent, de plus en plus, synonyme d’«esclavage». «La dot, c’est vendre une femme à son mari. On ne veut plus vivre comme nos mères», explique Sonia, une jeune femme qui a choisi le «mariage raccourci» au prix d’un conflit familial, en particulier avec ses oncles paternels à qui revenait la dot. La tradition africaine autorise généralement une épouse à quitter son mari et à divorcer. Mais elle doit au préalable rembourser la dot. Pour la grande majorité des épouses vivant au foyer cela est impossible. «On ne veut pas subir ce que nos mères ont subi», ajoute Sonia, en référence en particulier à la pratique des «bureaux», appellation commune des maîtresses «officielles» en Afrique.
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