Les amateurs de films d’action pétaradants iront voir Wild, Wild West et autres blockbusters venus d’outre-Atlantique que les distributeurs ne craignent pas de sortir au cœur de l’été, assurés qu’ils aborderont le mois de septembre avec un capital de plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Les autres, ceux qui préfèrent un cinéma intérieur, contemplatif, iront plutôt voir un film comme Piravi, du réalisateur indien Shaji Karun. Si ses distributeurs l’ont sorti eux aussi en période estivale, c’est en faisant un raisonnement similaire quoique inverse : il a son public propre qui n’est forcément pas celui des superproductions américaines. Et les deux raisonnements tiennent la route, pour des raisons diamétralement opposées. Une pathétique naïveté Piravi (1988) est le premier long métrage de Shaji Karun, mais le second à sortir en France après Destinée, présenté en compétition officielle à Cannes en 1994 et qui avait fortement impressionné la critique. Une longue latence qu’en réalité rien ne justifiait, le film ayant reçu le Léopard d’argent à Locarno et le Hugo d’argent à Chicago l’année même de son tournage. Inspiré d’une nouvelle de Jayachandran Nair mais aussi d’une histoire réelle survenue au Kerala pendant l’état d’urgence décrété en 1978, Piravi met en scène, dans un village traditionaliste de la région, le drame vécu par une famille d’obédience brahmane dont le fils, Raghu, étudiant en ingénierie, a inexplicablement disparu. Tous les jours, son vieux père va l’attendre, après avoir traversé en barque le fleuve qui sépare sa maison de l’arrêt du bus. En vain. Un camarade de Raghu lui ayant laissé entendre que celui-ci a été arrêté, il finit par se rendre à Trivandrum, la capitale du Kerala, pour en avoir le cœur net. Un parcours Kafkaïen au terme duquel des fonctionnaires protocolaires et hypocrites réussiront à berner ce brave homme d’une pathétique naïveté. Dans l’escalier d’un des bâtiments administratifs où il se rend, une affiche interroge malicieusement le visiteur : «Are you smart ?». À l’évidence, lui ne l’est pas. Pluies de mousson Sa fille prendra courageusement le relais et obtiendra l’horrible vérité d’anciens camarades de Raghu : arrêté pour avoir chanté un couplet ridiculisant le ministre, celui-ci est mort en garde à vue, alors qu’on le torturait. Le metteur en scène fait un usage habile des violentes pluies de mousson qui, en tombant continûment, font quelque peu perdre la notion du temps aux personnages du film aussi bien qu’au spectateur. Le vieux père, qui en est au stade du délire, continuera-t-il d’aller attendre à l’arrêt du bus? Autour de la présence très forte mais invisible de Raghu qu’il a délibérément choisi de ne pas montrer par l’artifice de flash-back, Shaji Karun raconte une histoire simple parce que c’était sans doute pour lui le seul moyen d’exalter les valeurs sociales traditionnelles auxquelles il croit. Quitte à passer pour réactionnaire, il assure que la seule façon d’être révolutionnaire, c’est de se montrer conservateur, c’est-à-dire d’œuvrer à l’harmonieuse continuité des générations.
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